En septembre dernier, à Paris, le défilé Issey Miyake n’était pas encore terminé que, déjà, les réseaux sociaux s’enflammaient. «Des filles en anorak orange sur des skateboards!», «des robes toupies qui descendent du ciel pour se poser sur les mannequins!», «des danseuses qui tournoient comme des derviches en tuniques de vestales!»

C’est cela l’effet Satoshi Kondo, le nouveau directeur artistique de la ligne femme Issey Miyake. Pour sa première collection, ce Japonais de 36 ans a fait de son show une ode à la joie. Pure, simple, contagieuse, oui, la joie. Un mot que le milieu de la mode a tendance à dénigrer, lui préférant le cynisme et la provocation, réputés plus cools. Surtout en ces temps incertains.

Imperméables en nylon aussi légers que des parachutes, robes acidulées plissées à la main, pantalons en maille ultra-souple, manteaux en lin waterproof à imprimés naïfs: Satoshi Kondo reste fidèle à l’ADN de la maison nippone, fondée en 1971, sans en être captif. A coups de petites audaces bien senties, il raconte un monde où pragmatisme et poésie marchent mais dans la main, où la gaieté appelle la sophistication et où la mémoire des savoir-faire passés ne retient pas l’envol des matières du futur.

Quelques semaines après son premier défilé-spectacle, nous retrouvons Satoshi Kondo au quartier général de la maison Miyake, à Paris. Avec sa discrétion et son humilité, on oublierait presque que ce designer est entré en 2007 – à l’âge de 24 ans – chez Issey Miyake, où il a dirigé les très populaires lignes Pleats Please et Homme Plissé. Par l’intermédiaire d’un traducteur, il trace les contours de son allégresse.

Comment avez-vous conçu cette collection?

Il s’agit de ma première collection femme chez Issey Miyake, j’ai donc voulu revenir aux fondamentaux, pas de la marque, mais de la notion même d’habillement. D’abord, il y a la nudité. Nos corps et nos esprits se débarrassent du superflu pour tout recommencer depuis le point de départ qu’est notre peau. Ainsi, les premières tenues présentées lors du défilé représentent différentes carnations. J’ai choisi des jerseys qui s’étirent et se drapent poétiquement autour du corps. Sur cette base se greffent progressivement d’autres couches, d’autres couleurs, d’autres textures et imprimés. Je vois cette collection comme un bourgeon qui se transforme petit à petit en fleur.

En quoi la dimension performative du défilé était-elle importante?

L’idée du mouvement était au cœur du show. Je trouve que les vêtements sont beaux, bien sûr, mais quelque chose de magique se passe quand ils bougent. La légèreté des matériaux devient flagrante, et je voulais aussi transmettre au public la joie que procure le fait de s’habiller et d’être ensemble. Quand j’ai vu tous ces mannequins bouger, danser et sourire, j’étais très heureux.

Les vêtements ont-ils toujours été une source de bonheur pour vous?

Quand j’étais adolescent – comme beaucoup d’autres gens de mon âge –, je m’amusais beaucoup à porter différents styles d’habits. Surtout, j’adorais dessiner. Après le lycée, j’ai commencé des études de design mode à l’Ueda College of Fashion, à Osaka. C’est à cette époque que j’ai découvert le travail de Monsieur Miyake, à travers des images que le photographe Irving Penn avait faites pour lui.

En quoi les créations d’Issey Miyake vous ont-elles frappé?

Je suis d’abord tombé sur les séries A-POC [acronyme de «A Piece Of Cloth» ou «un morceau de tissu»: technique de construction du vêtement consistant à produire des tubes de tissu où sont pré-dessinés les contours des habits, ndlr]. Ce qui m’a énormément surpris, c’est de voir des vêtements sortir déjà tout faits d’une machine, et qu’il suffise de les découper soi-même avant de les porter tels quels. Je me souviens en particulier d’une série spéciale qui s’appelait King and Queen («Roi et Reine»): les formes étaient si novatrices, si inattendues. Cela n’avait rien à voir avec ce qui se faisait à l’époque. Avant cette découverte, il me semblait que la mode se résumait à des archétypes: un t-shirt, un jean, une robe, etc. Des catégories de vêtements que l’on se contentait de retravailler. Issey Miyake a été, pour moi, une véritable illumination. Je me suis rendu compte que la mode pouvait être quelque chose de créatif, d’artistique, un vecteur de liberté.

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Quels rapports entretenez-vous avec Issey Miyake et comment faites-vous pour respecter sa vision tout en développant la vôtre?

Monsieur Miyake est toujours très actif au sein de l’entreprise, il supervise toutes les lignes. Je dialogue souvent avec lui, nous échangeons des idées et des points de vue, mais en tant que designer j’ai une totale liberté de créer.

Chez Issey Miyake, les techniques les plus expérimentales se mêlent aux traditions les plus ancestrales. Comment faites-vous cohabiter ces deux pôles de création?

Nous travaillons avec des artisans japonais à travers tout le pays, mais nous nous demandons toujours comment rendre une technique ancienne plus moderne, plus pertinente pour notre époque. Cela fait partie de notre approche du design. Par exemple, nous avons teint certaines pièces de la collection en utilisant une technique traditionnelle appelée Itajime. Il s’agit de plier le textile jusqu’à ce qu’il devienne une sorte de petit sandwich compact, qui sera compressé entre deux planches en bois. Cela va empêcher la teinture de s’étaler sur tout le tissu et donnera un dégradé de couleur très particulier. La touche moderne d’Issey Miyake, c’est la profondeur et le dynamisme des plis, que nous obtenons en affûtant les outils que nous utilisons.

Cela fait treize ans que vous travaillez pour la maison Issey Miyake. En quoi ces années ont-elles changé votre conception de la mode?

Plus je travaille ici, plus je suis persuadé que la mode peut être quelque chose d’amusant et d’intéressant à la fois, quelque chose qui peut exciter les gens. Des vêtements, nous en portons tous les jours, il faut donc qu’ils nous procurent de la joie et des énergies positives.

Issey Miyake a souvent dit qu’il ne se considérait pas comme un créateur de mode, mais comme un simple designer, quelqu’un qui fabrique des vêtements. Partagez-vous ce point de vue?

Oui. Nous vivons dans un monde qui va tellement vite, où tout doit être instantané. Dans ce contexte, il y a quelque chose de salvateur à se concentrer sur un simple morceau de tissu, de le manipuler, de jouer avec. La création devrait être un processus organique, lent, doux et tendre. Comme Monsieur Miyake, je considère que je suis un faiseur. Ce qui est important, au final, ce n’est pas moi, mais le vêtement.

Comment envisagez-vous le futur au sein de la maison?

Pour continuer à faire nos vêtements, il est indispensable de se concentrer sur la recherche et le développement. Je ne peux pas me contenter de dessiner des collections, il faut de la technique et du savoir derrière. Il faut aussi cultiver le sens de l’humour, qui a toujours été présent chez Issey Miyake. Il ne faut pas trop se prendre au sérieux. Au risque de me répéter, j’espère que les vêtements que je crée procureront toujours de la joie et du bonheur aux gens.

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