«Vous ne comprendrez jamais le sens du sacrifice.» Cette citation extraite du film britannique Le Dieu d’osierThe Wicker Man, sous la direction de Robin Hardy (1973) – pourrait servir de sous-titre au travail d’Emilie Meldem, désigneuse suisse pas encore trentenaire ayant étudié la mode à la Haute Ecole d’art et de design de Bâle puis à l’IFM de Paris avant de se frotter au milieu professionnel chez Viktor & Rolf. Au début du mois de mai dernier, elle faisait partie des dix designers sélectionnés pour présenter leur collection durant le festival d’Hyères*.

Le soir juste avant l’entretien, on avait assisté au défilé de ses silhouettes, des créations visuellement très fortes. Au-delà de cette attrayante façade, l’histoire que la jeune désigneuse racontait semblait pourtant différente, prompte à nous emmener ailleurs que dans les lieux communs où trop souvent la mode nous attire.

S’agissait-il d’ailleurs d’un défilé ou d’une procession païenne mêlée d’éléments folkloriques? Lorsqu’une fille cagoulée s’est avancée vêtue de branches assemblées en une sorte de bûcher mobile, on s’est dit que la désigneuse qui avait imaginé cette robe devait avoir une sacrée personnalité. Le lendemain, lorsqu’on l’a retrouvée sur les hauteurs de la ville dans la cour de la Villa Noailles, alors que chaque participant présentait ses créations sur des portants, Emilie Meldem occupait l’espace. En plus de ses créations sur cintres, elle exposait à même le sol une vidéo tournant en boucle sur un écran. Une performance dans laquelle la désigneuse aux faux airs de séparatiste à cagoule se mettait en scène, dictant avec verve les commandements de son manifeste «Odlhou» (lire encadré). «Il faut savoir que tout ça est un peu un gag», expliquait en fin de rencontre Emilie Meldem. On l’avait bien compris mais si elle avait demandé qu’on rallie son camp d’alternatifs du prêt-à-porter, on l’aurait suivie tête baissée.

Le Temps: Pourquoi un manifeste accompagne-t-il votre collection?

Emilie Meldem: J’avais besoin de poser une ligne sur mon esthétique et mes valeurs, de définir ma vision et de donner un cadre à mon travail. J’avais envie de garder un rapport direct aux choses, dans ma démarche en tant que désigneuse.

Dans mon manifeste, j’explique que j’accepte d’utiliser le cuir. Cela vient en partie de la façon dont j’ai grandi, sur les hauts de Morges, au milieu de la nature. Mes parents élevaient notamment des lapins. Je n’avais personnellement aucun problème à jouer avec eux l’après-midi, à les caresser et puis ensuite à les manger le soir.

Qu’est-ce qui vous a inspirée durant l’élaboration de votre collection?

La Suisse en général, ce petit pays perdu au milieu des montagnes, coupé du monde. Un pays qui s’est créé ses propres rituels autour de la nature.

Parmi les traditions helvétiques, le carnaval de Bâle m’a toujours énormément impressionnée. Alors que le reste de l’année on se fait remettre à sa place pour le moindre écart de conduite, pendant cette semaine de festivités les gens font exactement ce qu’ils veulent. Ils boivent plus que de raison, jouent du fifre, font la fête toute la nuit et s’expriment au niveau vestimentaire en osant porter des volumes exagérés… En plus de cette source d’inspiration, je me suis créé toute une mythologie: des processions païennes, des animaux décorés de fleurs, des variantes nudistes du trekking ou du ski de fond. A partir de cet imaginaire, j’ai créé des vêtements mêlant sport et folklore, des habits construits sur des oppositions.

C’est-à-dire?

J’ai mélangé des concepts très suisses – comme l’autorité, l’obéissance, les règles à suivre, une certaine droiture d’esprit, qu’on retrouve notamment dans le graphisme helvétique – avec des composantes naturelles, incontrôlées parce que impossibles à contraindre. Ce jeu de contrastes se traduit dans mon travail par des vêtements réunissant des coupes géométriques et des volumes flous ou des harnais en cuir bordés de pétales légers.

Les matières semblent aussi osciller entre deux extrêmes, le naturel et l’industriel. Comment les avez-vous choisies?

En tant que finaliste, j’ai pu compter sur l’aide de professionnels pour réaliser ma collection (partenaire du festival, le salon Première Vision mettait à la disposition des participants son carnet d’adresses et décernait à l’issue du festival un prix de 10 000 euros, ndlr). Ainsi, j’ai utilisé des substances naturelles (des cuirs, de la soie, de l’alpaga) combinées à des matières très techniques. Comme cette mousse blanche dont la surface semble recouverte de petites billes. Fabriquée en Suisse, elle a la particularité de permettre à l’air de circuler tout en conservant une température constante, soit en maintenant le corps au chaud ou au froid. Je l’ai utilisée pour créer une sorte de short qui évoque un vêtement de sport.

Et puis il y a cette robe en branches, façon bûcher.

Cette pièce, c’est presque de la joaillerie! Pour obtenir un contraste, chaque branche qui la compose a été poncée à la main, sur les extrémités ou sur toute la longueur, puis percée pour être montée l’une à l’autre.

Je considère chaque brindille comme une entité en soi. Toutes ensemble, elles deviennent quelque chose d’autre, de nouveau, en l’occurrence une robe. Cette idée de mise en commun, d’osmose est également très importante pour moi.

Visuellement, je voulais évoquer le bûcher, le sacrifice humain, comme celui qui se produit à la fin du film The Wicker Man. Cette sculpture vestimentaire parle – comme mes autres pièces – de construction fragile, du contraste entre l’œuvre de la nature et celle de la main de l’homme.

Le sacrifice fait-il aussi référence aux heures passées à créer votre collection?

Je ne le voyais pas ainsi, mais c’est aussi vrai. Je me rappelle que lors de mon travail de diplôme à Bâle, ma collection me poursuivait dans mes rêves, elle voulait ma peau! Je ne parvenais plus à penser à autre chose qu’à ça. C’était l’angoisse!

Heureusement, pour Hyères, je me suis fait aider par des professionnels, ce qui est très rassurant. Quand vous êtes seul, vous devez tout assumer alors que vous savez pertinemment que vous ne maîtrisez pas les techniques aussi bien que les spécialistes qui ont des dizaines d’années d’expérience derrière eux. Du coup, vous n’êtes plus objectif vis-à-vis de votre travail car vous en connaissez tous les défauts. C’est épuisant de ne pouvoir compter que sur soi. Et c’est tellement stressant, on a l’impression qu’on ne va pas y arriver, malgré toutes les heures passées à essayer de faire fonctionner les choses… Et malgré les sacrifices!

A quel moment, avez-vous décidé d’entamer une carrière dans la mode?

Durant toute ma jeunesse, la mode, c’était un peu le mal. La consommation effrénée, les gens snobs du milieu… ça me paraissait assez inintéressant. En revanche, l’envie de créer et d’imaginer des formes m’a toujours habitée. D’abord parce qu’au niveau familial, cela a toujours été très présent. Mon frère (Guy Meldem, ndlr) étant graphiste et artiste, j’ai toujours assisté aux projets qu’il mettait en place avec son collectif Körner Union, aux tournages qui prenaient pour décor notre maison ou le jardin.

Mais pendant longtemps, je m’intéressais à l’élément aquatique. Je voulais élever des crevettes. Ce qui, entre parenthèses, est une très mauvaise idée car cela bousille l’environnement. J’avais l’impression que l’avenir se trouvait dans les océans. Mais c’est une autre histoire.

Néanmoins, les vêtements, la façon de m’habiller, de me distinguer des autres par mon look, cela a toujours été important pour moi. Je me découpais des pulls, me bricolais des jupes. C’est une copine qui m’a ouvert les yeux en me disant qu’elle me verrait bien désigneuse de mode. Lorsqu’elle m’a dit ça, tout à coup cela m’a semblé logique, évident. La mode permet à la fois de laisser libre cours à sa créativité tout en devant rester très objectif. On est à nouveau dans les contrastes, les oppositions… Mais c’est ce mélange entre les idées, la personnalité et la fonction, le pragmatisme qui me plaît. Même ma robe en branches fonctionne. Vous l’avez vue hier, la mannequin marchait normalement, elle n’était pas du tout entravée par l’habit. J’aime ce challenge que m’offre la mode.

Comment vous accordez-vous avec cette idée que la mode incarne – comme vous le dites – «le mal»?

Je ne pense plus que la mode soit le mal, au contraire, cela m’a permis d’alléger tous les handicaps dus à mon éducation protestante et ainsi de m’amuser beaucoup plus dans la vie, ce qui est plutôt bien. S’il y a effectivement dans la mode – comme partout – des aspects qui me plaisent moins, la liberté y est sans limite et on a les moyens de créer et d’appliquer ses propres principes. En tout cas, c’est ce que j’aime à croire.

*Le Festival international de mode et de photographie d’Hyères fait découvrir chaque année dix talents émergents du milieu de la mode et autant de celui de la photographie, sous le parrainage d’un jury représentatif de ces deux filières. Parmi les anciens lauréats figurent Viktor & Rolf, Gaspard Yurkievich, Felipe Oliveira Baptista ou encore Henrik Vibskov.