Dans le numéro de septembre du magazine anglais Vogue, Edward Enninful écrivait: «2020 est l’année où le monde s’est réveillé.». Cette édition de la rentrée est la plus importante de l’année, celle où la publication réaffirme sa ligne éditoriale et ses valeurs. Pour le rédacteur en chef – premier homme, noir et homosexuel, à la tête de ce fleuron des médias britanniques –, il s’agissait de rappeler l’importance des manifestations antiracistes consécutives à l’assassinat de George Floyd, père de famille afro-américain assassiné par des policiers de Minneapolis, en mai dernier. En couverture, une photo noir-blanc d’un homme et d’une femme noirs, et ces deux mots en lettres de feu: Activism now (l’activisme, c’est maintenant).

Qu’il semble loin, le temps (pas si lointain) où les rédactrices de mode refusaient la couverture de leur magazine aux mannequins noirs, de peur de faire chuter les ventes. Qu’elle semble improbable, l’époque où, malgré quelques génies du multiculturalisme, cette industrie blanche était obnubilée par la peau blanche, les cheveux blonds et les yeux bleus, idéal ethnocentré présenté comme modèle esthétique universel. L’élection de Donald Trump en 2016 et l’avènement du mouvement #MeToo aidant, les réflexions militantes sur le genre, les idéaux de beauté et la diversité ethnique avaient déjà ébranlé les fondements de la sphère mode. Avec la seconde vague du mouvement Black Lives Matter (BLM) – la première fait suite à l’assassinat, en 2013, de Trayvon Martin, adolescent afro-américain non armé abattu en pleine rue –, c’est tout un système qui vacille. Face à l’intransigeance de l’opinion publique, et après des décennies de polémiques ignorées, la «grande famille de la mode» reconnaît aujourd’hui que la plupart de ses enfants racisés ont été laissés au bord de la route. Ignorés, ostracisés, voire humiliés.