La libération des corps par la guerre des tranchées

Les tragédies de l’histoire ont eu une influence directe sur la mode. La Première Guerre mondiale a eu raison de la silhouette en «S» des femmes de la Belle Epoque

Lorsqu’elles ont remplacé dans les usines les hommes au front, elles ont dû délaisser leurs corsets et raccourcir leurs jupes

On a souvent une vision biaisée du pouvoir des couturiers et des créateurs dans la vie des femmes: l’idée que la mode descend d’en haut, comme un oukase, et qu’elle s’impose immédiatement. C’est oublier qu’il faut du temps pour intégrer quelque chose de nouveau et le faire sien. C’est omettre que la mode n’a pas le pouvoir d’aller contre les nécessités historiques.

La forme suit souvent la fonction et les grandes révolutions qui ont animé le monde de la mode ont eu lieu lorsque la société elle-même fut sujette à de pro­fonds bouleversements. Pendant l’émer­gence des mouvements féministes de la fin du XIXe siècle, aux Etats-Unis et en Europe, on a vu les femmes changer de vestiaire, arborant des bloomers (baptisés rationals en Grande-Bretagne), sortes de culottes bouffantes portées sous une courte crinoline, plutôt utilisés pour les activités sportives. Et sous la pression du mouvement féministe français, les femmes ont tenté de se délivrer du corset. Le combat des femmes pour leurs droits et leur liberté passait aussi par leurs vêtements. «En 1887, une ligue fut fondée, qui réclamait une réforme du costume féminin et plus particulièrement la suppression du corset. Cette revendication resta lettre morte: cette industrie employait alors 20 000 femmes et 1000 hommes qu’il était exclu de licencier»*.

Dix-sept ans plus tard, c’est la Première Guerre mondiale qui aura la peau du corset. Nul n’avait idée, lorsque le conflit a éclaté, qu’il durerait aussi longtemps et serait aussi dévastateur. Les hommes partis au front et la guerre des tranchées s’éternisant, les usines ont vite manqué de personnel. Elles ont donc fait appel à la seule main-d’œuvre en nombre et encore valide: les femmes. Celles-ci ont commencé à porter des pantalons lorsqu’elles ont dû remplacer les hommes dans les usines, les hôpitaux, les transports publics ou sur les chantiers. La silhouette en «S» des femmes de la Belle Epoque n’était pas adaptée au monde du travail. Par un paradoxe de l’histoire, tandis que les populations vivaient des moments tragiques, les femmes se libéraient du poids des conventions et de leur garde-robe. Elles ont jeté leurs corsets par nécessité. Il faudra attendre les années 50 et le talent de Christian Dior pour les convaincre de contraindre de nouveau leur corps.

Les femmes qui avaient les moyens et le goût de porter des robes de la géniale Madeleine Vionnet ou du couturier Paul Poiret (qui a ouvert sa maison de couture en 1903 après avoir quitté Worth) avaient déjà renoncé à porter des corsets. S’inspirant de la silhouette Directoire, le couturier avait choisi de déplacer les points d’appui et remonté la ceinture sous la poitrine, libérant ainsi le buste de ses gaines contraignantes. Mais cette liberté était un privilège de riche. Une liberté relative d’ailleurs, puisque l’on doit aussi à Paul Poiret l’invention de la jupe entravée qui limitait l’ampleur de la marche.

Mais la majorité des autres femmes avaient d’autres soucis que de voir leurs tenues vestimentaires commentées par les arbitres des élégances. Outre le fait de subir une pénurie de matières premières, elles devaient s’adapter à leurs nouvelles obligations. Comme l’avait déjà fait Madame Decourcelle (photo ci-dessus), première femme cocher ayant obtenu son permis de chauffeur et possédant son propre taxi. Ces périodes de privation eurent un autre effet définitif sur la garde-robe des femmes: le raccourcissement des robes et des jupes. Alors qu’avant-guerre celles-ci balayaient le sol, à partir de 1915, elles s’arrêtaient à mi-mollet.

Cette mode simplifiée, qui faisait grand usage de la récupération et qui utilisait des matériaux plus simples, a ouvert une voie royale à une femme partie de rien. Cette visionnaire, qui a ouvert sa première boutique en 1913 à Deauville, a su bâtir un empire du luxe avec des matières pauvres. Elle s’appelait Gabrielle Chanel.

* L’Histoire de la mode au XXe siècle, Yvonne Deslandres, Florence Müller, Ed. Somogy, 1991.

Un Siècle de mode, Catherine Ormen, Ed. Larousse, 2012.

Les femmes ont jeté leurs corsets par nécessité