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Défilé Chanel dans un aéroport factice

Mode

La mode recouvre 
la liberté

Les défilés printemps-été 2016 ont pris fin à Paris. Le monde virtuel a modifié celui de la mode qui réfléchit à ce qu’il est et n’est plus. Les codes sont bouleversés. Une saison street-cyber-sexy-rock-mantique

Face à de jeunes créateurs qui osent – la nomination de Demna Gvasalia du collectif VETEMENTS chez Balenciaga est emblématique – les marques historiques bousculent leurs propres codes. Au point que même Elie Saab et Léonard osent le street style! On ne sait d’ailleurs plus comment qualifier les collections: street-chic, rock-romantique, cyber-gothique. Tous les contraires s’accordent sur les podiums parisiens cette saison.

«On vit une époque de chaos créatif hyper inspirant. Une invitation au jeu, à l’explosion» relève Yiqing Yin, directrice artistique de Léonard. Résultat? On voit passer des traînes de légèreté rose bonbon s’envolant sur des pantalons (Chanel), des éclaboussures de couleurs primaires et des imprimés comme des affiches lacérées (Léonard), une veste de jogging portée sur une jupe longue fleurie (Chloé), des sous-vêtements victoriens sous des robes transparentes (Dior), des cuirs comme sprayés de couleurs irisées (Louis Vuitton), des baskets, des diadèmes, des bottes de caoutchouc,…


Les collections du printemps-été 2016 ont quelque chose d’un inventaire à la Prévert. Les designers ont fini d’effacer les frontières entre le jour la nuit, les époques, les codes et les genres. C’est comme si la retenue et les normes, n’étaient plus de mise. D’ailleurs le mot qui revient le plus souvent cette saison c’est le mot «Liberté». «Les filles portent des robes de dentelle sous les vestes ou des parkas piquées à leur boy-friend: il y a une homogénéisation des genres, des styles et des époques, explique Bill Gaytten directeur artistique de Galliano. Les gens de ma génération, on était plutôt Mods, ou Punk, ou Glam rock. On ne se mélangeait pas. Aujourd’hui on mixe tout. Les gens ne sont plus mono style. Et c’est cool!»


On est passé d’une ère de tendances et de prescriptions à une époque de libération du vestiaire féminin. «Les femmes font leurs mélanges, deviennent leurs propres stylistes» relève Elie Saab. Et elles piquent dans la garde-robe de leur mec, ou de leur fille, voire de leur mère. C’est cette femme-là qui défilait chez Saint Laurent. Par-dessus ses micro robes transparentes brodées façon serpent, elle avait jeté à la hâte un blouson de moto oversize éraflé. Afin de répondre au désir d’une clientèle globale et au fait de tout, les designers créent une multitude de propositions. A l’instar de Chanel. Sous la verrière du Grand Palais, Karl Lagerfeld a fait construire un hall d’aéroport tel qu’il le rêve, idéal, sans contraintes. L’occasion de montrer toutes sortes de silhouettes, des plus classiques aux plus ethniques (aux normes de la maison bien sûr). «Une proposition pour la vie, pour tous types de vie, de style, d’âge. Chanel est une marque globale», dit-il dans la vidéo officielle.

Depuis plusieurs saisons Raf Simons mixe les époques chez Dior: «On peut quasiment parler de couches temporelles, mêlant vêtements de dessous Victoriens, robes transparentes coupées en biais, vestes Bar et mailles brutes. Un assemblage singulièrement futuriste et étrangement romantique», dixit le dossier du défilé. Dries Van Noten, le roi du mixage, réussit toujours à faire émerger la beauté du chaos créatif. Il a fait défiler une «gipsy très chic. Une femme flamboyante qui peut vivre partout dans le monde. Elle est très sophistiquée et brute en même temps. Elle mélange tout: les sous-vêtements, les vêtements masculins, les très grands manteaux de brocard», explique-t-il. La collection Chloé dessinée par Clare Waight Keller elle aussi oscille entre les contraires et crée un look urbain-sophistiqué avec des robes couleur d’arc-en-ciel d’une poésie folle. «J’ai cherché à transcrire l’innocence, l’optimisme de la jeunesse, tout en restant formidablement sophistiquée, dit-elle. C’est un mix de beaucoup de choses. La dentelle, les imprimés de micro fleurs, des couleurs douce. L’Innocence est un sentiment qui résonne chez les gens actuellement.»

La retransmission en quasi instantané sur les réseaux sociaux des images des défilés et l’émergence de nouveaux créateurs qui osent ont eu une influence définitive sur la mode. Dans quelle mesure certaines collections ont-elles été conçues pour cela, pour leur impact visuel? «On était des stylistes, on est devenus des directeurs créatifs puis des créateurs d’images: on doit travailler sur l’image pour vendre des icônes comme le parfum Arpège, les fameuses ballerines, les colliers de perles, confie Alber Elbaz, le directeur artistique de Lanvin. […] Je m’interroge sur la rapidité des choses: sur le fait que l’on puisse cliquer et prendre le temps de regarder toute une collection, ou cliquer et effacer tous les looks un à un. C’est aussi une question qui se pose dans notre travail».

En parlant d’image, la force de frappe de certaines blogueuses, qui comptent à leur actif plusieurs millions de followers a eu elle aussi un impact sur les collections de défilés. Parce qu’il n’y a qu’elles, et Anna dello Russo la rédactrice en chef du Vogue Japon, pour oser porter les pièces les plus excentriques des shows. «Ces looks, on ne les voit sortir que pendant la fashion week: ils ne seront jamais commercialisés et on ne les verra jamais dans la rue!», confie un attaché de presse. Rares sont les maisons qui, comme Chanel, commercialisent absolument toutes les pièces du défilé. «La mode aujourd’hui est un théâtre, relève Alber Elbaz. Peut-on retourner à l’essence de la mode, du vêtement? Peut-on encore montrer une simple robe noire sur un podium ou n’est pas assez provocateur? Y a-t-il encore de la place pour le classicisme? Ne peut-on pas laisser une sorte de longévité aux pièces?» C’est ce que font certaines maisons, comme Hermès. La collection qui a défilé lundi dernier dessinée par Nadège Vanhee-Cybulski, la directrice artistique de la maison depuis deux saisons, était épurée et intemporelle à l’extrême. Prête à entrer dans les boutiques. «On est noyés dans une culture de l’image en transition, en mouvance permanente. Donc on essaie de se définir entre archaïsme et modernité», relève Yiqing Yin.

Nicolas Ghesquière a choisi le parti de la modernité avec les fantastiques silhouettes cyber-gothiques-rock-mantiques qu’il a dessinées pour Louis Vuitton. «On traverse une période où l’on est confronté à la réalité à travers le digital. J’avais envie d’évoquer la manière dont on gère cette influence, comme s’il s’agissait d’un voyage mental. Je me suis inspiré des films de Wong Kar Wai, du jeu vidéo Minecraft, du manga Neon Genesis Evangelion.» Quand on les voit passer, on a le sentiment que les mannequins sont vêtus de matières technologiques, sorties tout droit d’un film d’anticipation. Une vue de l’esprit. «La plupart des matières que j’ai utilisées sont naturelles, soie, coton, laine. Il n’y a pas beaucoup de matières techniques, même si elles en ont l’air. Comme dans le monde virtuel on croit parfois à l’existence d’une chose alors que ce n’est pas la réalité. Ce n’est pas une collection futuriste, c’est une collection pour maintenant».

Le constat le plus réjouissant de la saison, c’est cette sorte de lâcher prise des créateurs qui ne retiennent rien, qui osent le «pourquoi pas?» Yiqing Yin a dessiné chez Léonard une collection relevant du street art qui aurait pu déconcerter. Et pourtant, non. Parce que l’œil s’est habitué à tout. «Je ne suis pas juge de savoir si c’est du mauvais goût ou pas, confie-t-elle. C’est une question intéressante d’ailleurs: qu’est-ce que c’est le mauvais goût? Quelles sont ses limites dans le temps? Comment s’inscrit-il dans notre culture, notre manière de lire une image? Convoquer les sixties dans les années 90 c’était d’un mauvais goût absolu. C’est une notion mouvante et évolutive, le mauvais goût.» Si tant est que cette notion existe encore.

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