FEMINITE

Mode: une puissante ode à la diversité des physiques

Dans la rue, sur les réseaux sociaux, et même au sein de l’industrie de la mode et des cosmétiques, des voix se font entendre pour bousculer les traditionnels et rigides standards de beauté. Seraient-ils en voie de disparition?

En sortant de son loft de Venice Beach à la fin de l’été 2017, Pia Arrobio s’est retrouvée plus d’une fois nez à nez avec cette photo d’elle, géante, placardée sur les murs de Los Angeles. La belle brune, fondatrice du label de mode LPA, y est accroupie, de profil, vêtue en tout et pour tout d’une paire de chaussettes de sport. Le portrait est étiqueté de la mention «Body Hero», nom de la ligne de soins corporels lancée par Glossier, une jeune marque de cosmétiques américaine très en vogue. Une femme nue qui promeut une crème hydratante – rien de nouveau sous le soleil direz-vous. A ceci près que Pia Arrobio, la trentaine, est dans une position qui laisse apparaître de petits bourrelets sur son ventre, détails habituellement gommés d’un coup de Photoshop magique.

Aux lianes adoubées par Vogue et consorts, Glossier a préféré des femmes de la «vraie vie», aux silhouettes, âges et origines variés: une ancienne championne de basket noire et enceinte, une jeune entrepreneuse blonde sportive, une mannequin ronde métisse, une autre à la belle coupe afro… Au-delà du coup marketing inspiré, cette campagne célébrant la diversité des enveloppes corporelles s’inscrit dans une tendance féministe qui a le vent en poupe: bousculer les standards de beauté rigides (telle la sainte trinité minceur-jeunesse-blancheur) en appelant à la bienveillance d’autrui envers les femmes et des femmes envers elles-mêmes. Moquer quelqu’un en raison de son physique n’a jamais semblé aussi démodé. Loin du «body-shaming» longtemps dominant, un discours de tolérance résonne de façon retentissante.

La faute au capitalisme…

La silhouette élancée de Cindy Crawford dans les années 1990, puis la tendance brindille de Kate Moss, et désormais les tailles de guêpe et bouches pulpeuses de Bella et Gigi Hadid… Amplifiés dans la mode, le cinéma et les médias, ces canons se transforment en diktats qui traduisent les normes de notre société patriarcale. Quand ils n’expliquent pas à leurs lectrices comment paraître plus jeunes ou plus minces, les magazines féminins n’hésitent pas à corriger les silhouettes des mannequins pour les doter de plus de légèreté et d’élégance. En 1933, Votre Beauté fut le premier, en France, à conseiller des crèmes pour lutter contre la cellulite, jusqu’alors considérée comme quelque chose de normal.

«C’est le capitalisme qui a créé le problème de la laideur des femmes, mais il a aussi créé la solution: les produits de beauté. Ingénieux, n’est-ce pas? ironise la sociologue américaine Laurie Essig. Ajoutez à ce business la chirurgie plastique et Photoshop, et vous voilà dans cette époque irréelle où les femmes dépensent des sommes folles pour essayer de ressembler à des images de femmes qui en réalité n’existent pas. On essaie d’être la copie d’une copie sans original», déplore celle qui dirige le département d’études de genre du prestigieux Middlebury College, dans le Vermont. Elle est l’une des nombreuses voix qui s’élèvent depuis une dizaine d’années contre cette idéalisation du modèle féminin.

On voit depuis peu s’amplifier l’affirmation de la singularité et de l’individualité

Georges Vigarello, historien

Pour la journaliste Mona Chollet, l’obsession pour la minceur trahit également une condamnation persistante du féminin. «Que les normes de beauté féminine commandent de ne pas être une femme, qu’elles contestent l’être même de celles qu’elles tyrannisent, explique le degré de violence qu’elles obligent à s’infliger», écrit-elle dans son essai Beauté fatale (Ed. La Découverte). Et la journaliste suisse de se pencher sur quelques exemples saisissants comme les régimes draconiens ou les interventions chirurgicales. «Ces préoccupations maintiennent les femmes dans un état d’insécurité psychique et de subordination qui les empêche de donner la pleine mesure de leurs capacités et de profiter sans restriction d’une liberté chèrement acquise.» Sombre constat.

La voie de l’émancipation

Si elle n’est pas nouvelle, cette vague contestataire se répand de plus en plus au-delà de la sphère intellectuelle, en particulier depuis l’avènement #MeToo, dont l’explosion médiatique a rendu la parole féminine plus audible. Dans la rue comme sur les réseaux sociaux, et même au sein de l’industrie de la mode, de plus en plus de femmes habituellement considérées «hors norme» revendiquent une beauté différente, plurielle. Lorsque son agence de mannequinat l’a remerciée car jugée trop grosse, Charli Howard (qui faisait alors une taille 36) s’est fendue d’une lettre ouverte au vitriol dénonçant les standards physiques de beauté inatteignables et dangereux de la mode. Un cri émancipateur inhabituel qui a fait grand bruit. La brune aux yeux de biche a pu continuer d’exercer son métier (dans une autre agence) sans pour autant s’affamer. Dans la foulée, en 2016, elle lance avec le top français Clémentine Desseaux l’All Women Project, destiné à mettre en lumière des corps qui n’étaient alors pas représentés dans la mode.

«Des femmes ont participé à nos campagnes photo non retouchées parce que c’était libérateur. On a travaillé avec de grandes marques comme Nike qui, à l’époque, voulaient aussi changer la façon dont leurs images étaient perçues, explique la jeune femme de 26 ans. Je pense qu’on a vraiment aidé à lancer la discussion à propos du «body positivity'» [un mouvement social global en faveur de l’acceptation de soi].» On a alors vu les courbes glamours de Charli Howard en une des magazines ou dans une campagne publicitaire sans retouches de Desigual. La marque espagnole avait déjà choisi comme égérie Winnie Harlow, une mannequin atteinte de vitiligo, une maladie de la peau.

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«On voit depuis peu s’amplifier l’affirmation de la singularité et de l’individualité, confirme l’historien Georges Vigarello. Et ce, en parallèle du renforcement de la résistance à la domination et à l’imposition des normes de beauté lancée dans les années 2000». La montée du féminisme s’inscrit dans un mouvement récent plus global, et très fort, de soulèvement contre la domination exercée par des figures d’autorité diverses. Selon Vigarello, cette contestation se retrouve aussi bien chez les «gilets jaunes» que dans le mouvement #MeToo. «Vous n’avez pas le droit de me dominer»: tel pourrait être le mot d’ordre de ces derniers mois. C’est en tout cas le mantra que communique Charli Howard à travers les autoportraits dénudés et photos de vergetures postés régulièrement sur Instagram.

«Si vous m’aviez dit il y a quelques années combien je pèserais et à quoi je ressemblerais aujourd’hui, j’aurais sincèrement eu une crise cardiaque. J’étais obsédée à l’idée de ne pas devenir «grosse» et je faisais tout ce qui était en mon pouvoir pour éradiquer la moindre forme de féminité que je possédais», lit-on également sur son compte sous un cliché sensuel pris face à un miroir.

Un nombre impressionnant de comptes revendiquant le droit à l'«imperfection» ont vu le jour sur le réseau social de partage de vidéos et de photos devenu l’outil privilégié pour sensibiliser les jeunes à ces problématiques.

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Crinière blanche

«Il faut des référents, au cinéma et dans les médias, qui parlent du désir et de la beauté», affirme la journaliste de mode et écrivaine Sophie Fontanel. Elle a d’ailleurs cessé de teindre ses cheveux «pour démontrer qu’on n’en meurt pas»! Certains de ses proches ont d’abord cru à une lubie déconcertante. Comme si la chevelure blanche d’une quinquagénaire était signe d’un laisser-aller qui la ferait «disparaître de la société». Ce fut tout le contraire et cela lui a même inspiré un livre, Une apparition (Ed. Robert Laffont). L’apparition en question fait référence à l’arrivée de cette couleur lumineuse sur sa tête, mais aussi et surtout à une mise en avant plus globale «des femmes aux cheveux blancs qui ont toujours existé, malgré leur invisibilité médiatique et cinématographique».

Cette transition capillaire, elle l’a aussi documentée sur son compte Instagram, sous les yeux médusés et admiratifs de ses 160 000 abonnés, palliant ainsi à sa manière un problème central des représentations de la beauté: l’absence de modèle. Si le geste de Sophie Fontanel témoigne d’un courage et d’un esprit de communauté, gardez-vous bien de dire qu’elle est féministe. «Je ne suis pas une combattante, mais j’incarne. J’ose dire qu’une femme peut revendiquer d’être splendide. Je ne sais pas si je suis belle, mais je suis splendide; c’est ça mon truc.» Selon la jolie formule de son amie Mona Chollet, «c’est une singularité épanouie, et non la conformité aux canons en vigueur, qui fait la beauté, la sensualité, l’amour».

Georges Vigarello pointe toutefois l’ambiguïté des modèles imprécis, qui sont à la fois une forme de libération et une épreuve. «Il faut pouvoir exister en se soumettant à certains repères pour pouvoir fonctionner dans un système collectif qui nous reconnaisse.» Reste à espérer que l’éventail de référents et d’actions continue de se déployer, que la tendance «body positivity» soit bien plus qu’un positionnement marketing de la veine du «greenwashing»… Si les spécialistes s’accordent à dire que nous ne sommes pas encore près de venir à bout des standards de beauté, ils sont en revanche plus optimistes quant à cet élan féministe. Gageons qu’il perdure…

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