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Dans le monde merveilleux des couleurs

La manufacture Caran d’Ache c’est un peu l’univers de Charlie et la chocolaterie, version pigments. La visiter, c’est plonger en enfance. Reportage.

D’abord il y a cette odeur de cèdre qui prend les narines et le cœur. C’est une chute libre en pays d’enfance. Par l’odeur, tout revient: la première boîte de crayons, les rêves posés sur papier, comme un acte magique, la maison avec pommier et soleil jaune, la famille unie, les robes de princesse. Bref. L’espace d’un instant, en voyant défiler ces fines plaques de cèdre rouge qui vont prendre des mines bleues en sandwich, on oublie un instant où l’on se trouve: dans la manufacture Caran d’Ache, à Thônex.

L’odeur des crayons de couleur Caran d’Ache participe à leur reconnaissance. Même si c’est surtout la qualité de leur texture, l’intensité et la variété de leurs teintes qui ont rendu la société célèbre.

Les formules secrètes reposent entre les mains d’Eric Vitus, le «Monsieur Couleur» de la maison, responsable recherche & développement Couleur. Dans son bureau, on découvre des trésors, des boîtes d’un autre siècle, des crayons taillés comme une croix suisse et cet ancien cahier de recettes écrites à la main: «Je l’ai sauvé il y a quelques années de la poubelle: c’est le premier cahier de formules de Caran d’Ache. Il date de 1924. La fabrique genevoise de crayons avait été fondée en 1915, mais elle a pris le nom de Caran d’Ache en 1924», précise-t-il.

Eric Vitus sera notre guide dans la manufacture. On y découvre les ingrédients à l’origine des couleurs: des poudres (les pigments) et des liants (cires, huiles ou gommes). La poudre et les liants sont mélangés à haute vitesse dans des sortes de moulins à café géants. Il en ressort des granulés qui seront utilisés pour la fabrication des mines. On pèse, on malaxe, on cuit, on sèche… On a l’impression d’être dans une cuisine gigantesque où l’on prépare des sauces multicolores.

La pâte colorée est extrudée et passe à travers des trous sous la pression pour donner les mines de crayons de couleur. On dirait une machine à faire des spaghettis. Ils seront mis à sécher pendant huit heures et cuits à 1000 degrés. Mais des spaghetti à haute valeur ajoutée, qui seront passés par le laboratoire pour contrôler leur qualité, leur diamètre, leur régularité, leur droiture…

Reste une étape cruciale: pour qu’une mine puisse écrire, elle doit prendre un bain de cire chaude. Les mines trempent dans des paniers, pendant vingt-quatre heures, comme des frites. Lorsque les cires auront bien imprégné le cœur de la mine, celles-ci pourront enfin dessiner. Le seul crayon qui échappe au bain de cire, parce que intégrée dans la matière, c’est le crayon Luminance, inventé il y a vingt ans. Le plus lumineux du marché, le plus cher aussi. Il sèche en deux mois. «A l’époque, on déconseillait d’acheter des œuvres d’artistes réalisées aux crayons de couleur, parce que le résultat n’était pas pérenne et ne résistait pas à la lumière. Ce qui était déjà vrai pour le pastel sec. Une norme fixant la résistance à la lumière a été édictée. La maison a décidé de relever le challenge. On a travaillé sur 300 formules pendant deux ou trois ans, que l’on a envoyées dans des laboratoires spécialisés en Arizona et en Floride afin d’être testées. On a sélectionné les 76 couleurs qui résistaient le mieux et on les a baptisées Luminance D6901, du nom de la fameuse norme. C’est le crayon au monde qui résiste le mieux à la lumière.»

Mais revenons aux crayons de Monsieur et Madame Tout-le-monde. Des piles de planchettes de cèdre rouge sont rainurées afin de recevoir la mine qui est prise en sandwich entre deux planchettes. Après trois heures de compression, c’est l’opération découpage, puis l’habillage. Le crayon est verni: une première couche, séchage sur 50 m, une deuxième couche, séchage, etc. «Il faut huit couches de vernis pour faire un beau crayon», explique Eric Vitus. On passe ensuite à l’ornement: le crayon est marqué à chaud avec un poinçon, puis reçoit son chapeau, une capsule à son extrémité. Quelle allure! Il est fin prêt pour jouer son plus beau rôle: un morceau d’arc-en-ciel à l’abri d’une boîte…

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