L'époque

Dans le monde de la mode, un pas vers la paix des genres 

Sur les podiums, dans la beauté, les séries télé… de plus en plus de personnalités au parcours inspirant révolutionnent les stéréotypes de genre, affirmant haut et fort leur transidentité. Un pas décisif dans le sens d’une société plus inclusive

Septembre 2017. Choquée par les actions discriminatoires et blessantes de l’administration Trump envers la communauté trans, Teddy Quinlivan, déjà mannequin de longue date pour les grandes maisons (Louis Vuitton, Dior…) révélait son identité de femme transgenre en postant une vidéo sur son compte Instagram. «J’ai toujours su que j’étais une femme. Dans mon âme, dans mon cœur, dans mon cerveau […]. Je n’en ai pas parlé pour me protéger des blessures, mais je ressens un profond sentiment de responsabilité. Je veux aider à mettre fin à la stigmatisation, aider à faire avancer le monde, aider les gens à envisager ce sujet de manière plus ouverte», y confiait-elle, entre autres paroles puissantes, sur des images exaltant sa féminité, mais aussi des archives d’elle lorsqu’elle était encore un petit garçon virevoltant comme une princesse à son cours de danse.

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Deux ans plus tard, Teddy Quinlivan, 25 ans, vient d’annoncer, toujours sur Instagram, sa fierté de devenir «la première personne ouvertement trans» choisie pour incarner la nouvelle campagne beauté de Chanel: «Le monde vous rejettera, crachera sur vous et vous dira que vous ne valez rien. C’est votre travail d’avoir la force de vous lever et de continuer à vous battre, parce que si vous abandonnez, vous ne ferez jamais l’expérience des larmes du triomphe.»

De Laith Ashley, premier mannequin transgenre intronisé égérie de Calvin Klein dès 2015, à Inès Rau, Andreja Pejic, Valentijn de Hingh ou encore Oslo Grace, qui défile aussi bien pour les shows masculins que féminins, la liste des icônes bousculant les représentations du genre ne cesse de s’allonger, dans une industrie qui semble afficher un désir historique d’inclusivité. Et enchaîne les «premières fois». Mi-août, c’est la Brésilienne Valentina Sampaio, 22 ans, qui confiait à son tour sa joie de devenir le premier mannequin transgenre à intégrer l’équipe des égéries de la marque Victoria’s Secret. Son commentaire? «Ne cessez jamais de rêver.»

Zéro modèle

«On assiste dans la mode à une libération des individus et de la parole, avec une diversification des personnalités, profils et corps, confirme Serge Carreira, maître de conférences à Sciences Po sur la mode et le luxe. Riccardo Tisci, chez Givenchy, a notamment été parmi les premiers à donner une visibilité aux personnes transgenres, en prenant le mannequin Lea T comme égérie, en 2010. Mais ce n’est pas la mode qui a enclenché le phénomène. Elle ne fait qu’amplifier une révolution.» Celle d’une volonté visiblement commune «de sensibiliser les gens à des histoires, des parcours, observe l’activiste Lalla Kowska Régnier. Aujourd’hui, cela semble possible, alors que cela ne l’était pas forcément il y a quelques années. On assiste peut-être à l’émergence de l’existence d’une vraie culture trans, avec toute sa complexité, sa diversité. Tout à coup, on n’est plus dans des représentations exotisantes. Il y a quelque chose qui est valorisé, accompagné. Et les marques en profitent pour montrer qu’elles peuvent être progressistes…»

Ainsi, l’industrie soutient aujourd’hui l’évolution du mannequin Nathan Westling qui, après s’être construit une flamboyante carrière en tant que mannequin femme, continue son ascension dans ce qu’il décrit comme «un corps en transition vers le corps d’un jeune homme». En mars, il expliquait sur CNN: «J’ai eu l’impression de porter un masque toute ma vie. Après l’avoir enlevé, je suis enfin devenu… je ne sais pas. Moi-même. Je suis heureux.» Lors de la dernière Fashion Week de New York, Nathan Westling a ainsi clôturé le défilé Helmut Lang où silhouettes et mannequins mixaient tous les genres, ouvrant vers l’infini des possibles. «La mode a souvent joué avec les frontières», rappelle Sébastien Chauvin, sociologue à l'Université de Lausanne. Il observe néanmoins une «auto-affirmation» inédite. «Ce qui est intéressant dans cette révolution, c’est la stratégie de visibilité. On trouve depuis longtemps des personnes transgenres dans la mode ou ailleurs, mais elles choisissaient souvent de ne pas révéler leur identité, afin de se protéger. Aujourd’hui, beaucoup décident de faire leur coming out, mais aussi d’affirmer une pluralité dans les manières d’être transgenre. En fin de compte, on assiste à une diversification des manières de ne pas être cisgenre [quand le genre ressenti d’une personne correspond à son sexe biologique, ndlr].»

Le pouvoir de l’affirmation

Dans les séries aussi, la transidentité est désormais évoquée de manière subtile et complexe. Par exemple dans Euphoria, destinée aux ados, l’actrice et mannequin transgenre Hunter Schafer, 20 ans, incarne une héroïne dont l’identité de genre n’est pas expliquée par les scénaristes, mais est un simple état dans une vie intense. «On assiste à un tournant dans la fiction à partir de la série Transparent, démarrée en 2014», note Olivier Joyard, réalisateur du documentaire Bingemania. «Jill Soloway, créatrice de la série et elle-même non binaire, y raconte l’histoire de son père, qui a fait son coming out trans à 70 ans. En montrant des personnages qui ne se résument pas à leur transition, Transparent a changé beaucoup de choses, tout en montrant les limites de la société. Car le père est incarné par un acteur cisgenre. Aujourd’hui, les personnages transgenres sont joués par des acteurs transgenres, comme dans la série très réussie Pose. En cinq ans, il y a eu une transition collective dans notre manière de voir et de représenter la transidentité.»

Janet Mock, sa créatrice, qui a récemment raconté son parcours de femme transgenre dans une autobiographie, vient même de décrocher un contrat à sept chiffres avec Netflix pour produire plusieurs séries et longs métrages. «Pour beaucoup de gens, ce qu’il y a de plus intéressant chez moi, c’est le fait que je sois trans. Mais pour moi, il y a autre chose. Cela m’a donné beaucoup de force de dire fièrement, sans m’excuser, que j’acceptais cette partie de mon identité qu’on m’avait appris à taire et dont je devais avoir honte», s’est-elle épanchée chez Oprah Winfrey.

La lutte pour les droits

Cette démarche d’inclusivité n’est pas le fruit d’un brusque élan militant des diffuseurs, mais plutôt «la conséquence mathématique, ironise Olivier Joyard, de l’explosion du nombre de séries – plus de 500 par an rien qu’aux USA – nécessitant des personnages différents pour exister». «Comme pour la visibilité gay et lesbienne il y a quelques années, on est sorti de la période où l’on ne montrait qu’un seul modèle de parcours trans, poursuit Sébastien Chauvin. Même si les discriminations sont encore criantes, on a aujourd’hui un début de banalisation. Or, plus une identité devient banale, moins elle est réduite à un stéréotype. La banalisation en fait apparaître la quotidienneté et la diversité de ses incarnations.»

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Toutes ces nouvelles voix permettent également aux jeunes de «mettre des mots sur leur ressenti: les adolescents, et même certains préadolescents, qui ont ce genre de questionnement peuvent se reconnaître dans ces vécus», se félicite Adèle Zufferey, psychologue intervenante pour la Fondation Agnodice à Lausanne, qui vient en aide aux adolescents transgenres et à leurs familles. «Certains se permettent de dire qu’il y a un effet de mode. Non! Tous les adolescents ne deviennent pas transgenres; d’ailleurs les chiffres ne varient pas, et l’on estime qu’il y a environ 1,7 à 2% des jeunes qui se positionnent comme transgenres ou sont en questionnement. Cette inclusivité permet seulement de trouver plus tôt sa place dans la société et de s’épanouir. Mais il faut aussi, pour cela, pouvoir bénéficier d’un accompagnement social, psychique, voire médical. Car si le phénomène est plus visible dans les médias, il n’existe pas d’information grand public, et l’on est parfois très seul. Il reste aussi des droits à conquérir.»

Loin des tapis rouges, le coût d’une transition notamment peut précariser. Faute de loi spécifique, changer d’état civil peut aussi transformer sa vie en parcours du combattant pour trouver logement, emploi et ainsi de suite… Mais Adèle Zufferey reste «optimiste pour l’avenir». Et de citer l’affaire survenue cet été, quand l’armée suisse déclarait inapte un jeune homme transgenre, avant que le chef Philippe Rebord ne se prononce pour l’intégration des personnes transgenres. «C’est souvent avec ce genre de situation qui fait du bruit que les choses avancent, obligeant des instances jusque-là passives à se positionner.» Début septembre, la lieutenant-colonelle Christine Hug est même devenue officiellement la première haut gradée trans de l’armée suisse. Les premières fois n’arrivent pas que sur les podiums.

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