Etre si proche de Mondrian. Approcher son génie, sa grâce. Sentir sa présence? Dans ce petit studio vitré de 20 m² de la Fondation Beyeler dédié à la restauration, en marge de l’immense manifestation Art Basel, ce vendredi 24 septembre, un silence inédit règne. Un de ceux qui font taire les smartphones des journalistes et influenceurs présents. Un de ceux qui relèvent presque de l’expérience métaphysique.

Entourés de quatre tableaux emblématiques de Piet Mondrian – que sont Tableau No.1, Composition with Yellow and Blue, Composition with Double Line and Blue, et Lozenge Composition with Eight Lines and Red – nous, privilégiés de divers pays et rédactions, nous sommes faits petits. Tout petits. Suspendus aux lèvres de Markus Gross, restaurateur en chef du musée bâlois – lunettes noires graphiques vissées sur le nez, voix posée – nous n’avons qu’une envie: comprendre. Comprendre ce qui fait la force des œuvres de Mondrian, expliquer l’inexplicable.

 

 

«Ce n’était pas si simple, commence-t-il par rappeler. C’était un peu comme enfiler le costume de Sherlock Holmes.» Pendant deux ans et demi, lui et son équipe, Friederike Steckling, restauratrice, et Cathja Hürlimann, assistante restauratrice, se sont jetés à corps perdu dans ce Projet de Conservation Piet Mondrian. Rendue possible par le soutien de La Prairie, qui depuis 2017 collabore chaque année avec un artiste dans le cadre d’Art Basel, cette entreprise avait deux vocations: «Transmettre ces œuvres aux générations futures en les préservant, et en saisir l’essence, capter les mécanismes de cet artiste», résume Markus Gross.

Et le restaurateur d’ajouter: «C’est un projet vraiment unique, fruit d’un mécénat exceptionnel de deux ans. Nous avons uni nos forces pour mettre en exergue l’importance de la restauration d’œuvres d’art. La Prairie nous a donné les moyens de protéger ces peintures des effets du temps.» Comme un clin d’œil à la Maison suisse, synonyme de beauté intemporelle, cette collaboration prenait tout son sens renforçant son implication culturelle et son engagement à long terme envers le monde de l’art et de la culture. La Prairie s’est ainsi associée à l’une des plus prestigieuses institutions culturelles suisses, mettant en évidence une de leurs valeurs communes: l’exigence de qualité et la recherche de la perfection.

 

 

De la complexité du minimalisme

C’est donc au plus près de Mondrian, de ces œuvres qui s’étalent de 1921 à 1938, que l’équipe de restauration a travaillé durant cette seconde année. «C’était incroyable, inédit pour nous de pouvoir les ausculter ainsi.» Ces œuvres ont énormément voyagé et figurent parmi les plus belles collections de Mondrian; sept tableaux au total sont passés entre les mains de Markus Gross et son équipe. Les examens sous tous les angles, avec divers outils – microscopes, rayons UV, rayons X –, se sont multipliés avec l’appui de spécialistes extérieurs et le collectif n’a eu de cesse de partager ses découvertes. A l’image de son studio de restauration, totalement ouvert au public au sein du musée Beyeler, toutes les découvertes ont été relayées, commentées sur les sites de la fondation et de La Prairie, via notamment une série de vidéos qui revient sur l’ensemble du processus et dénommé The Art Journal. «Même si nous avons travaillé les uns et les autres plus précisément sur tel tableau, nous avons constamment échangé pour avoir une vue d’ensemble sur le travail de Mondrian, sa technique et l’évolution de son style, appuie le restaurateur en chef. Il nous fallait cette vision globale pour percer ses secrets.»

On dit beaucoup que le travail de Mondrian se fonde d’abord sur l’intuition. En fait, tout cela relève d’une extrême précision

Ce travail titanesque a permis de mettre au jour un enseignement principal qui prend le contre-pied des discours largement répandus sur Mondrian. «Ses œuvres sont extrêmement complexes, livre enthousiaste et émue Friederike Steckling, restauratrice. On dit beaucoup que le travail de Mondrian se fonde d’abord sur l’intuition. En fait, tout cela relève d’une extrême précision.»

Essayer encore et encore

 

 

Et il faut plonger au cœur de la matière pour comprendre cette conclusion. Devant le Tableau No. I, 1921-1925, Friederike s’attarde sur la signature de Piet Mondrian et la date, rectifiée, prolongée. Cette peinture est le fruit de multiples versions. «Mondrian ne faisait pas de croquis, il travaillait directement sur la toile et on voit très clairement ici comment au fil de ces années il a modifié la position des lignes et comment le quadrillage est devenu plus aéré et plus large.» Cette sous-structure a été mise au jour par les restaurateurs de la Fondation Beyeler. «Il a travaillé et retravaillé sur cette base, c’est incroyable de voir comment son style a évolué. S’il y a une part d’intuition, au sens de sentiment, de geste artistique, il y a une précision extrême pour parvenir au parfait équilibre», raconte la spécialiste.

 

 

Une quête d’harmonie permanente

C’est sans nul doute ce qui a frappé l’équipe de la Fondation Beyeler: cette propension à chercher la juste combinaison. «C’était sa raison d’être, trouver la parfaite harmonie sans jamais y parvenir tout à fait. S’en rapprocher le plus possible», pointe Ulf Küster, conservateur senior à la Fondation Beyeler. En la matière, le tableau achevé en 1932, Composition with Yellow and Blue, s’inscrit exactement dans cette démarche. «En allant vraiment dans la matière, on a découvert qu’il n’y avait pas deux ou trois couches différentes de jaune mais au moins six, et pour le bleu on en dénombre au moins sept ou huit. Il cherchait la bonne couleur, les bonnes couleurs. C’est fascinant», expose Markus Gross. Et les célèbres lignes noires des tableaux de Mondrian laissent là encore ces observateurs privilégiés ébahis: «Son travail est incroyable, ce n’est pas juste du noir. Il alterne les couches de blanc et de noir pour rendre cette couleur plus profonde; il travaille également sur une savante alternance entre mat et brillant. Rien n’est laissé au hasard.»

 

 

Il n’y a donc jamais eu de règle

Friederike Steckling, restauratrice, s’est penchée tout particulièrement sur ce quadrillage noir, ces carrés et rectangles impeccables et se montre catégorique: «Il n’a pas utilisé de règle pour les tracer. Sa technique est très particulière. Pendant deux ans, nous avons tenté de comprendre et cela reste encore malgré tout mystérieux. La règle aurait laissé un rebord sur les lignes et ce n’est pas le cas. Il s’agit vraisemblablement d’un bâton qu’il tenait et il changeait aussi la direction de son pinceau pour obtenir une ligne parfaite. C’est un travail très délicat, précis.»

Le Lozenge Composition with Eight Lines and Red, de 1938, qui semble très simple au premier abord, résume la quintessence de l’art de Mondrian et son énigme. «Il lui a fallu trois ans pour terminer cette peinture entre Paris, Londres et New York», relate la restauratrice. «Cette composition est extrêmement complexe et il a là encore fait bouger ses lignes, de quelques millimètres seulement. C’est assez fou de se dire qu’il a travaillé au millimètre près pour se dire, ça y est j’y suis, c’est exactement cela!»

 

 

Décoder Mondrian: telle a été l’ambition de l’équipe de restaurateurs associés à La Prairie. Partager ces découvertes auprès du public le plus large, et mesurer ainsi plus précisément son impact, aujourd’hui encore, sur la culture et l’art en général. Cette ambition est portée dans le cadre de la stratégie Responsabilité sociétale de l’entreprise (RSE) de la Maison suisse et s’exprime notamment via son soutien à l’art. «En aidant à mieux comprendre les effets du temps – que ce soit dans la beauté ou dans l’art – La Prairie, en collaboration avec la Fondation Beyeler, veille à ce que les générations futures puissent trouver de la joie dans l’art et du sens dans les œuvres de vrais artistes», souligne ainsi Greg Prodromides, chief marketing officer de La Prairie. L’influence de Piet Mondrian est considérable, du mouvement Bauhaus jusqu’au design, la mode ou encore l’architecture de l’ère moderne. «Mondrian incarne à lui seul la notion de modernité», pointe pour sa part Ulf Küster.

Les couleurs bougent quand vous regardez attentivement

Dans le studio de la Fondation Beyeler, une photo autoportrait de Piet Mondrian est accrochée au mur, et là encore rien n’est laissé au hasard dans la composition de celle-ci. «Il a toujours entretenu ce mystère autour de lui, de sa technique. Peu de gens l’ont vu peindre, souligne Ulf Küster, conservateur senior. Même après ces deux années passées à analyser son travail, il ne nous a pas encore tout dit.» Et de livrer une anecdote qui prête à sourire: Mondrian aimait danser, et notamment le foxtrot. Sans savoir s’il fut un bon danseur, ses œuvres ont quelque chose d’une chorégraphie, d’une musique parfaitement exécutée. «Il y a un espace spirituel entre les œuvres de Mondrian et le public, un effet d’optique incroyable. En un sens, les couleurs bougent quand vous regardez attentivement», commente l’expert.

 

 

Alors que cet artiste iconique n’en finit pas d’étonner, la Fondation Beyeler lui consacrera une exposition inédite en ses murs en juin 2022, à l’occasion des 150 ans de sa naissance, et reviendra justement sur l’évolution de son style. Une façon, encore, de tenter de comprendre ce qui fonde sa singularité. Et d’accepter qu’une part de mystère demeurera toujours.

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