La nuit, ce moment singulier où le temps semble se dilater, s’étirer, se détendre. Un espace obscur où la cadence incessante des secondes tire sa révérence pour laisser place à la sensation de la durée. Certains aiment se détacher du rythme implacable du temps. D’autres préfèrent le garder à l’œil. Pour les horlogers aussi, c’est une question de tempérament. Du crépuscule à l’aube, il y a ceux qui choisissent d’illuminer le temps pour des raisons purement fonctionnelles. Et ceux qui le mettent en lumière, juste pour la beauté de la poésie.

Pour y voir plus clair en cette saison où les jours raccourcissent, il faut remonter le temps de plusieurs décennies. Un siècle plus exactement. En 1916, Panerai dépose le brevet du Radiomir, une poudre à base de radium extrêmement luminescente sans nécessiter de charge à la lumière. A l’origine, cette poudre est destinée aux viseurs des armes sous-marines et à divers instruments de mesure.

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Et la lumière fut

Petit à petit, cette matière sera intégrée par la marque dans ses titanesques montres de plongée produites dès 1938 et équipées du fameux cadran de type «sandwich». Cette construction originale qui compte parmi les signatures incontournables de l’enseigne italienne de montres de luxe pour hommes est composée d’une plaque inférieure enduite de matière luminescente surmontée par une deuxième plaque ajourée de chiffres et d’index. Jugé trop dangereux en raison de sa radioactivité, le Radiomir au radium sera abandonné après la Seconde Guerre mondiale au profit du Luminor au tritium, avant d’être remplacé, à partir de 1993, par du Super-LumiNova dont les performances ont depuis largement convaincu l’ensemble de l’industrie horlogère.

«Le Super-LumiNova est la meilleure matière lumineuse du monde, assure Albert Zeller, qui dirige l’entreprise suisse RC Tritec, leader dans le domaine. C’est un pigment luminescent qui fonctionne comme un mini-accumulateur. On peut le charger et le décharger pendant des décennies sans perte de performance. L’intensité et la qualité de la lumière dépendent toutefois de la qualité des poudres, de leur colorisation et de leur quantité. C’est comme une pile: plus elle est volumineuse, plus elle fonctionnera longtemps.»

Le fameux cadran «sandwich» de Panerai compte ainsi parmi ses meilleurs arguments une douzaine de milligrammes de Super-LumiNova soigneusement appliqués sur une large surface pour une luminescence assurée pendant près de douze heures. Largement assez pour pratiquer la plongée dans la pénombre des abysses!

Tableau de nuit

Pour l’heure, les horlogers se contentent principalement d’une luminescence bleue ou verte mais de nouvelles couleurs ont tout récemment été mises au point. «Nous avons développé des émissions violettes et blanches en 2017, poursuit Albert Zeller. Et cette année, nous passons au rose, au bleu foncé, au jaune et à l’orange. Toutes les couleurs sont envisageables, il faut simplement trouver la bonne formule.»

Cela laisse présager de nombreuses possibilités pour les horlogers soucieux d’illuminer leurs cadrans, à l’instar de Bovet qui s’est essayé l’année dernière avec succès à la peinture miniature luminescente sur un cadran délicat révélant un gracile papillon. La maison horlogère a réitéré l’expérience cette année avec un bouquet de fleurs chamarrées visible à la lumière du jour comme dans la pénombre.

Mais aussi sur le cadran astronomique de la Récital 22 Grand Récital qui propose une représentation cinématique du Soleil, de la Terre et de la Lune. «Sous ses airs académiques, Edouard Bovet est très innovant. La peinture miniature luminescente est une première mondiale et c’est notre patrimoine, explique Pascal Raffy, propriétaire de la marque. Le décor de la demi-sphère terrestre du Grand Récital nécessite entre deux et trois semaines de travail. Rien que le fait de peindre une surface bombée est une prouesse. Ajoutez à cela la luminescence qui implique d’intercaler successivement des strates de peinture en faisant régulièrement des allers-retours en chambre noire… Au final, il y a sept couches de laque sur lesquelles sont peints les nuages. En regardant de près, on aperçoit même l’ombre qu’ils produisent sur la Terre.» La poésie se niche aussi dans les détails.

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Fée électricité

Car la poésie est aujourd’hui un des moteurs qui président à la mise en lumière des cadrans horlogers. Chez HYT, la montre Skull Light abrite un module électromécanique au cœur même de son boîtier. Son activation permet de révéler, à l’envi, la fluorescence d’un fluide coloré qui indique l’heure. «Quand l’idée d’intégrer de la lumière dans la montre a germé, nous avions une contrainte: n’utiliser ni pile ni batterie ni électronique, se souvient Johann Rohner, directeur recherche et développement de Preciflex, société sœur de la prestigieuse marque suisse. Nous avons donc créé une petite génératrice qui convertit un mouvement en électricité. C’est le même principe que les barrages électriques, mais à toute petite échelle. Sur demande, le poussoir libère l’énergie d’un ressort dans un engrenage qui multiplie par 300 la vitesse de rotation. Cette énergie est ensuite transmise à une génératrice qui produit un courant électrique suffisamment puissant pour éclairer deux LED pendant trois secondes.»

L’horoscope au poignet

Au royaume de la nuit, la fée électricité s’invite aussi chez Van Cleef & Arpels dans une série de Complications poétiques Midnight Zodiac Lumineux qui créent l’émerveillement autour des douze signes du zodiaque occidental. Animées par un système qui s’inspire de la piézoélectricité, les douze montres dévoilées en début d’année intègrent une lame en céramique dont la vibration suscitée par un mouvement mécanique génère une énergie électrique.

Cette dernière alimente entre quatre et six diodes électroluminescentes qui, à la demande, viennent rétroéclairer pendant trois secondes des billes d’émail translucides visibles sur le cadran, également en émail bleu pailleté. Ce brillant mécanisme qui avait déjà permis d’embraser des diamants sur le modèle Midnight Nuit Lumineuse dévoilé en 2016 devrait encore illuminer les nouvelles créations de Van Cleef & Arpels. Sur le cadran du temps, le calme et la volupté de la nuit riment également avec lux(e). Lux in tenebris…