L’HORLOGERIE

Dans les montres, le chic de la céramique

Arrivé timidement dans le monde de l’horlogerie il y a une trentaine d’années, ce matériau high-tech au caractère bien trempé fait désormais figure d’incontournable

Instruments de précision en main, œil vissé au binoculaire, patience infinie et geste précis de l’artisan: l’image de l’horloger traditionnel a du plomb dans l’aile.

Et quand les montres se drapent de céramique, pensez plutôt formules chimiques, grosses machines industrielles et technologies de pointe. Ce matériau high-tech n’a que peu de choses en commun avec la céramique artistique, hormis son nom, dérivé du grec keramos, qui signifie «matière cuite». Née de l’alchimie du feu et de la matière, la céramique technique fait son entrée sur la scène horlogère dans les années 1980. Timidement d’abord, ses qualités de dureté et d’inaltérabilité imposent un vrai casse-tête en termes de production. Mais les marques désireuses de fabriquer des montres toujours plus résistantes s’y sont attelées.

De la Seamaster Black Tulip et ses boîtier et bracelet en Cermet, dévoilée en 1982, à la consécration de la J12 chez Chanel en 2000, sans oublier Rado et sa collection complète de montres en céramique lancée en 1986, les horlogers ont pris leur temps. Le temps de dompter ce matériau à la dureté exceptionnelle. Le temps de maîtriser l’ivresse de la métamorphose de cette céramique devenue, depuis lors, un must have de la branche.

Plus dur que l’acier

«Il faut se remettre dans le contexte des années 1980, souligne Gregory Kissling, Head of Product Management d’Omega. La période est difficile, nous sommes en plein apogée du mouvement quartz. Les horlogers s’impliquent plutôt dans l’habillage et la recherche autour des nouveaux matériaux. Omega a été précurseur dans le domaine mais l’usinage de la céramique s’est avéré d’une extrême complexité. Sa dureté de 1200 Vickers, soit six fois plus que l’acier, implique de développer des nouvelles technologies de production, de faire des investissements énormes qui retentissent sur les coûts de fabrication et, bien sûr, sur le prix de vente final.»

Produire de la céramique est une chose. La transformer en composant horloger est un pari osé. En total look noir, intégralement parée de céramique et tout juste rythmée par quelques pointes de blanc et de jaune, la nouvelle Speedmaster Dark Side of the Moon Apollo 8 présentée au printemps laisse à penser qu’en la matière, Omega a depuis lors largement décroché la lune.

Lunettes et cadrans se frittent

Il aura pourtant fallu des années pour que la marque parvienne à creuser son sillon dans ce matériau au caractère bien trempé. «Nous sommes vraiment entrés dans la céramique en 2008 avec deux premières mondiales, se souvient Gregory Kissling. Tout d’abord avec une lunette en céramique incrustée de Liquidmetal mais aussi avec un cadran en céramique que nous produisons depuis à un niveau industriel. Nous avons poursuivi avec la mise au point du Ceragold, en 2012, qui consiste en une croissance d’or dans une lunette en céramique. Cette année, c’est sur la Seamaster Diver 300M que nous innovons en combinant l’art de l’émail à une lunette en céramique.»

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Chez Chanel, la règle du jeu orchestré depuis les bureaux parisiens de la maison a toujours été claire. Le design préside. Toujours. Même lorsque le défi technique consiste à faire plier la céramique devant les impératifs esthétiques imposés par Paris. Dans les coulisses de la manufacture Châtelain, en Suisse, c’est un véritable travail scientifique qui s’opère. Pour obtenir une céramique high-tech d’une extrême dureté, le mélange des poudres de dioxyde de zirconium et d’yttrium, de minéraux naturels, de pigments et d’un substrat liant est chauffé à plus de 1000 degrés lors d’une opération appelée «frittage» dont la durée peut atteindre une journée. Le résultat de cette alchimie magique se révèle tout d’abord en noir avec l’éclatante J12 lancée en 2000. En blanc immaculé, en 2003, dans une J12 conjuguée en version féminine. En 2018, elle apparaît de nouveau sous les traits d’une fantastique reine de mode, noir intense, sous le nom de Code Coco.

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Du blanc à la couleur

De mode, il n’est pourtant pas uniquement question même si la céramique se laisse volontiers adoucir par les charmes de montres aux atours féminins. Chez Bulgari, elle cède à la tentation suave du serpent sous la forme d’une montre Serpenti Spiga aux allures de manchette cinq tours. Chez Girard-Perregaux, elle se fait brillante avec la Laureato Ceramic à la blancheur éclatante soulignée par le scintillement d’une lunette en acier sertie de diamants. Mais si la céramique est si courtisée, c’est avant tout pour ses propriétés exceptionnelles, particulièrement sa dureté qui garantit la longévité d’une montre face aux petits chocs du quotidien. Pas question pour autant de restreindre le champ de la créativité en matière de design. Si elle a longtemps brillé par son absence, la couleur a fait son apparition ces dernières années dans les collections de quelques rares maisons capables de maîtriser la cuisson des pigments d’oxyde de métal dont les couleurs ne résistent pas au-delà de 800°C.

Dans ce registre, Rado s’impose avec maestria. La maison horlogère a été la première à tout miser sur la céramique dès 1986 en l’imposant comme une marque de fabrique à part entière. Apprivoiser la couleur et prendre le dessus sur les contraintes techniques n’aura pourtant pas été un jeu d’enfant. La mise au point de nouvelles teintes est donc à chaque fois une démonstration de force. A l’image des tons chauds du modèle HyperChrome Ultra Light bronze taillé dans une céramique combinant nitrure de silicium et nitrure de titane pour un poids plume d’à peine 56 g, cadran en céramique brune soleillée compris.

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Big Bang

Chez Rolex, l’aventure de la céramique a démarré plus tard, en 2005, essentiellement pour la fabrication des lunettes. Noire, tout d’abord, sa céramique baptisée Cerachrom se teinte de vert en 2010. Trois ans plus tard, Rolex invente le premier disque de lunette bicolore en céramique – bleu et noir, sur une Oyster Perpetual GMT-Master II. L'année 2014 lève le voile sur la fameuse lunette en céramique rouge et bleu de la GMT-Master II, dont une nouvelle déclinaison a enchanté les amateurs au printemps.

Hublot s’est également piqué au jeu avec succès en lançant en début d’année la Big Bang Unico Red Magic, une montre entièrement façonnée dans une céramique high-tech de couleur rouge vif. «Il nous a fallu quatre ans de développement pour mettre au point cette nouvelle céramique, raconte Mathias Buttet, patron du département de R&D d’Hublot. Tout d’abord avec l’aide de l’EPFL, puis uniquement en interne, nous avons tâtonné pendant des mois avant de comprendre comment contourner le problème de la cuisson des pigments. Nous avons fini par trouver en fusionnant la pression et la chaleur pour fritter la céramique sans brûler les pigments. Le résultat s’est révélé à la hauteur de nos espérances et nous avons investi dans le développement d’une machine spécifique.»

Mieux encore, avec une dureté de 1500 Vickers, cette céramique est près de 30% plus résistante qu’une céramique traditionnelle. «Pour le client, cela ne change rien, sourit Mathias Buttet. Mais pour nous, la travailler est un véritable enfer!»

Le cliché de l’horloger polissant patiemment sa montre à la main a décidément du plomb dans l’aile…

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