Monumentales, titanesques… Portés aux nues au tournant des années 2000, les mastodontes horlogers n’ont pas disparu du paysage. Certes, ils se font plus rares face à la déferlante vintage qui s’est abattue sur l’industrie, séquelle évidente d’une crise économique qui aura eu raison d’une certaine folie créative. Mais la déraison horlogère reste pourtant bel et bien vivante, portée par quelques ovnis qui sortent du lot à la force, non pas du poignet, mais de mécaniques puissantes drapées, pour la plupart, de designs hors normes.

«Alors qu’on observe un grand retour au classicisme et à un rétrécissement général des tailles de montres depuis quelques années, l’horlogerie s’apparente à l’industrie automobile, qui produit de manière exceptionnelle des concept cars, explique Gianfranco Ritschel, expert et formateur en horlogerie. Pour certains horlogers indépendants, c’est une activité à part entière. Pour les grandes maisons plus traditionnelles, c’est plutôt un exercice de style, une démonstration de créativité, de force technique. C’est aussi un outil de marketing fabuleux.»

Kits de survie dans boîtiers géants

G.I. Joe, Rambo, Rocky Balboa, Musclor ou Terminator, silhouettes d’aventuriers, testostérone en bandoulière et robustesse évidente du poignet, auraient-ils donc toujours la cote auprès d’un noyau dur de passionnés? Vers l’infini et au-delà, les messages en ce sens affluent. Cette année, Richard Mille détonne avec sa toute nouvelle RM25-01 Tourbillon Adventure Sylvester Stallone. Fiche d’identité: un diamètre de 50,85 mm en carbone TPT et titane, une épaisseur de 23,65 mm et un mouvement tourbillon avec affichage de l’heure sur 24 heures, les minutes, un chronographe, un indicateur de réserve de marche, de couple et de fonction. Sans oublier une indispensable boussole et un bracelet Camo pour parfaire le look. Autre nouvelle venue sur la scène des extra-larges: l’Excalibur Spider Pirelli Double Tourbillon Volant de Roger Dubuis, qui dévoile sans aucune pudeur des mensurations de 47 mm pour une ouverture monumentale sur les arcanes de son mouvement squelette.

Mes créations sont totalement égocentriques: tout ce je crée est fait pour que je puisse le porter. Pourtant, j’ai un tout petit poignet

Max Büsser, patron de MB&F

Chez Panerai, l’Astronomo Luminor 1950 Tourbillon Moonphase Equation of Time GMT Titanio flirte avec les 50 mm. «Mettre un maximum de complications dans un boîtier est nettement plus facile si vous explosez le volume, poursuit Gianfranco Ritschel. Si on prend l’exemple de HYT, la contrainte technique de l’affichage fluidique du temps est directement liée à la taille de leurs montres. Par contre, quand une maison classique comme Girard-Perregaux présente le modèle Minute Repeater Tri-axial Tourbillon en 48 mm ou le Neo-Tourbillon Squelette sous trois Ponts en 45 mm, on peut plutôt voir ça comme un besoin de démontrer un savoir-faire. Mais dans ce cas précis, ce sont avant tout des exceptions, pas des collections commerciales.»

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Les grosses imposent de nouvelles normes

Dans l’histoire récente de l’horlogerie, quelques montres au diamètre démesuré ont pourtant fait figure d’exceptions en s’imposant comme des figures centrales des collections courantes des marques. «On oublie souvent la Portugaise d’IWC, lancée en 1939 et dont le diamètre de 43 mm ne correspondait pas aux canons de son époque, rappelle le designer en horlogerie Eric Giroud. Il y a aussi eu Panerai et ses montres militaires énormes.» Sans oublier la Royal Oak Offshore, version titanesque de la célèbre Royal Oak. Présentée par Audemars Piguet en 1993, elle est revisitée cette année pour ses 25 ans dans plusieurs versions XL de 44 mm aussi colorées que compliquées. «Elle aurait pu mourir le jour de sa naissance, raconte François-Henry Bennahmias, CEO de la marque. Les gens disaient: «Elle est trop grosse, c’est complètement fou!» Du haut de son épaisse carrure de 42mm de diamètre, elle paraissait colossale. Aujourd’hui, c’est un standard.

Sculptures mécaniques

Tout est question de point de vue. Et en matière de design horloger, celui-ci a largement évolué. Plus haut, plus loin, plus grand, plus fort et, surtout, différent: voilà la voie dans laquelle de nombreuses marques se sont engouffrées au tournant du millénaire. «L’horlogerie est allée dans un territoire très orienté statut social, analyse Maximilian Büsser, créateur de MB&F. On a commencé à parler à des gens qui ne s’intéressaient pas foncièrement à l’horlogerie mais qui cherchaient plutôt la frime. Quand j’ai débuté dans ce métier, on s’adressait uniquement à des geeks. Il a fallu élargir la cible, aller vers ceux qui ont beaucoup d’argent. La taille a été proportionnelle à une certaine façon de porter la montre.»

L’arrivée d’une poignée d’acteurs indépendants sur la scène horlogère a considérablement bouleversé les codes. Richard Mille, Urwerk, Vianney Halter, MB&F en première ligne, on a tout d’abord hurlé au scandale avant de se raviser et de crier au génie. «Quand on a lancé notre première pièce il y a huit ans, le plupart des critiques horlogers ont dit que c’était un jouet. Ils ne comprenaient pas, se souvient Max Büsser. J’ai longtemps dû traverser la planète dans tous les sens pour expliquer notre démarche. L’objectif ultime, c’est la sculpture mécanique. C’est beaucoup plus important que donner l’heure!»

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Extra-large, extra-cool?

Reste à savoir si un design hors normes est un design portable. «Absolument! rassure le patron de MB&F. Les deux plus grandes contraintes dans ma créativité sont le confort et l’étanchéité. Mes créations sont totalement égocentriques et tout ce je crée est fait pour que je puisse le porter. Et pourtant, j’ai un tout petit poignet.» Même sa petite dernière, la HM7, une montre de 53 mm librement inspirée par une méduse, est accessible à tous grâce à ses cornes mobiles.

«Les designers sont comme des tailleurs, conclut Eric Giroud. C’est un sacré défi que de ne pas faire trop gros mais, a contrario, je peux vous assurer que certaines montres de 40 mm sont tout à fait insupportables, mal proportionnées, inconfortables.» Alors, extra-large serait-il toujours synonyme d’extra-cool? La brigade du style, noyau dur de fondus d’horlogerie, a parlé: la réponse est un grand oui!