L’horlogerie

Les montres pour femmes: exception ou tendance?

Alors que la plupart des collections misent sur l’unisexe, quelques marques osent lancer de nouvelles lignes exclusivement féminines. Dans le monde de la montre, la femme est-elle vraiment l’égale de l’homme?

On a souvent reproché aux horlogers de faire des pièces dites féminines avec de simples déclinaisons miniatures de collections pensées et dessinées pour les hommes. Comme s’il suffisait de réduire la taille d’un boîtier ou de le parsemer de quelques diamants et d’une touche de nacre pour s’attirer les faveurs des poignets féminins. A l’heure où le concept de neutralité du genre fait largement son chemin, de l’écriture inclusive à la mode unisexe, la critique a un peu perdu de sa pertinence. On admet aujourd’hui volontiers que les hommes portent des diamants et que les femmes jettent leur dévolu sur des mécanismes complexes et des designs a priori plutôt masculins.

Pour toutes les morphologies

La première tendance de l’affranchissement des genres dans le monde horloger est une standardisation des dimensions des boîtiers autour des 40 mm, portables par tous les poignets. Deuxième signe des temps: l’apparition de nouvelles collections qui revisitent les codes génétiques d’une marque et les redéfinissent sans distinction de sexe.

Lire également: La mode à la conquête des montres

A cause de ses liens historiques avec la marine militaire, Panerai a longtemps été identifiée comme exclusivement masculine. Elle s’essaie aujourd’hui à l’exercice en transformant sa montre phare Luminor en une ligne Luminor Due. Ce modèle mécanique doté d’une silhouette affinée est apparu l’année dernière dans des dimensions de 38 mm, parfaites pour toutes les morphologies. De nombreuses autres maisons horlogères élargissent leurs collections masculines à des dimensions ou des esthétiques mieux adaptées aux femmes.

Tudor propose ainsi son modèle Black Bay issu du monde de la plongée en 32, 36 ou 41 mm. IWC interprète ses Montres d’Aviateur, pourtant réputées pour leurs tailles XXL, en version mini de 36 mm. Richard Mille revisite trois modèles emblématiques de sa collection en mode acidulé à travers une ligne Bonbon que sa directrice artistique, Cécile Guenat, définit comme «unisexe». Quant à H. Moser & Cie, qui s’adressait jusqu’ici plutôt aux amateurs d’horlogerie, son nouveau modèle Endeavour Centre Seconds Diamonds Purity en 38 mm serti de diamants fait clairement de l’œil aux amatrices. Même une marque comme Nomos, dont les modèles épurés hérités du mouvement Bauhaus ne se sont jamais intéressés à la question du genre, s’autorise aujourd’hui un glissement vers des boîtiers de 33 mm explicitement dédiés aux femmes.

Petite et raffinée

Mais c’est vers les maisons issues du monde de la mode ou de la joaillerie que cette tendance à la féminisation est la plus marquée. Là, l’inspiration est partout. Dans l’univers de la couture, dans celui des bijoux comme dans l’horlogerie du siècle dernier, quand personne ne s’offusquait à l’idée que la montre dame se portait petite et raffinée comme un joyau. Chez Chanel, la montre Boy-Friend revisite le vestiaire idéal de Gabrielle Chanel avec un boîtier gansé comme un tailleur, tandis que la montre Code Coco s’impose comme l’alter ego horloger du sac 2.55. Deux collections dessinées ces dernières années par Arnaud Chastaingt, le directeur artistique des montres Chanel exclusivement pour les femmes. Quant à Cartier, il a délaissé la haute horlogerie pour se recentrer sur des lignes plus mode, plus joaillères. Ici, le genre des collections ne laisse aucune place à l’ambiguïté, de la Panthère à quartz relancée en 2018 à l’elliptique montre Baignoire cette année, animée par un mouvement mécanique.

A l’heure où de nombreuses marques s’appuient sur leur histoire et leurs modèles iconiques dans leurs créations contemporaines, lancer une nouvelle collection semble être un pari osé. Hermès tente sa chance avec la montre Galop, dont la silhouette rappelle un étrier figurant parmi les objets de harnachement réunis au sein de l’Observatoire des créations Hermès. «Le designer Ini Archibong voulait faire une montre pour la femme dans le vent, une femme en mouvement, souligne Laurent Dordet, CEO de La Montre Hermès. Au final, nous avons abouti à une forme équestre en volume, très compliquée, qui a nécessité une vraie maîtrise horlogère. Galop est un produit qui n’est ni évident ni commercial. On prend un risque considérable.»

Lire aussi: «Personnaliser sa montre, c’est donner une émotion, une âme à l’objet»

Chez Bulgari, le risque semble plus mesuré. La nouvelle collection Serpenti Seduttori s’appuie sur le succès de la fameuse Serpenti, montre reptilienne culte portée par Liz Taylor en version Tubogas et devenue au fil des décennies l’une des signatures incontournables de la marque. Sans équivoque, c’est au poignet féminin que la Serpenti Seduttori a vocation à déployer son pouvoir d’attraction avec, en guise de boîtier, la fameuse tête de serpent en forme de goutte affinée, parfaitement intégrée à un bracelet en métal retravaillé, aussi souple qu’une seconde peau.

Restent quelques ovnis qui ne semblent pas obéir aux diktats des modes. La petite marque Schwarz Etienne, qui produit à peine 300 pièces par an, ose pourtant investir cette année le territoire féminin avec une collection complète baptisée Fiji et composée de cinq références classiques animées par un mouvement de manufacture. Autre exemple, dans un registre plus disruptif cette fois, MB&F révèle pour la première fois son côté féminin avec la Legacy Machine Flying T dotée d’un exubérant tourbillon volant central. «La dernière chose que je voulais faire, c’était de partir d’une pièce masculine, de la redimensionner, de changer sa couleur et de l’appeler montre féminine», rappelle son créateur Maximilian Büsser. Un parti pris courageux dans un paysage horloger où l’on semble encore se demander si la femme est l’égale de l’homme.

Publicité