Et si le plus grand des luxes était de ne pas avoir à choisir? Montre ou bijou, garde-temps du quotidien ou accessoire des grands soirs, pendulette de table ou pendentif qui dit l’heure… Dotées de cadrans qui s’escamotent sous de délicats couvercles, les montres à boîtier réversible cèdent à la tentation de la métamorphose. Ludiques et pratiques à la fois, ces objets horlogers osent l’audace et assument pleinement leur tempérament versatile.

La montre transformiste n’est pas une invention récente. Quand Jaeger-LeCoultre crée son emblématique Reverso en 1931, la forme de l’objet découle d’une nécessité qui privilégie l’utile au futile. Robustesse, résistance et performance: pour équiper les joueurs de polo britanniques basés en Inde, rien de tel qu’une montre capable de résister à l’extrême violence d’un coup de maillet. A l’époque, la glace saphir n’existe pas encore et l’unique moyen de protéger le mouvement et le cadran de la montre réside à faire pivoter son boîtier sur lui-même. Une ingénieuse astuce qui impose depuis bientôt 90 ans cette collection phare de la manufacture comme la réversible de tous les possibles.

Des possibilités décuplées

«La Reverso est une montre double, elle a deux visages, rappelle Stéphane Belmont, directeur du patrimoine de la marque. Elle est née pour satisfaire à des contraintes sportives mais elle a ensuite séduit par sa capacité à répondre à des exigences esthétiques.» Le fond de la partie réversible du boîtier est ainsi une toile d’expression sur laquelle se déclinent gravures ou décors miniatures réalisés en peinture émaillée. «A partir des années 1990, la réversibilité de la Reverso a aussi permis de donner naissance au concept Duoface, avec deux cadrans placés dos à dos», précise Stéphane Belmont. De quoi ouvrir la voie à une interprétation originale de complications horlogères telles que l’indication d’un second fuseau horaire – l’heure d’ici se plaçant sur un cadran, l’heure d’ailleurs sur le second. Depuis une vingtaine d’années, la possibilité d’avoir un envers et un endroit permet de développer de grandes complications, par exemple un cadran dédoublé offrant deux fois plus de possibilités d’affichage.

Face à la tentation des grandes complications mécaniques, la solution d’un boîtier double face s’est également imposée tout naturellement à Patek Philippe pour concevoir la montre la plus compliquée de sa collection courante. Grande sonnerie, répétition minutes, alarme sonnant l’heure, second fuseau horaire, quantième perpétuel, indication jour/nuit, affichage des diverses réserves de marche… Pas moins de vingt complications sont logées dans la Grandmaster Chime référence 6300. Autant dire qu’il eût été utopique d’imaginer pouvoir les décliner sur un seul et même cadran tout en assurant leur lisibilité. Avec un boîtier double face, on peut changer le visage de la montre à volonté. «Ce confort est garanti par un ingénieux mécanisme de rotation logé dans les attaches du bracelet, qui présente une grande facilité d’emploi et permet de fixer la montre de manière parfaitement fiable dans la position choisie, souligne la marque. Les informations essentielles comme le temps en heures-minutes et la date s’affichent sur les deux cadrans.»

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L’autre avantage du boîtier réversible est de permettre aux horlogers d’y exprimer l’étendue de leurs savoir-faire dans le domaine des arts décoratifs tels que la peinture miniature ou la gravure. Des spécialités chères à la marque Bovet, qui a poussé très loin le concept de la montre transformiste en développant, en 2010, le système du boîtier Fleurier Amadeo. Sept années ont été nécessaires pour mettre au point le système de convertibilité qui permet de métamorphoser facilement et sans outils spécifiques la montre-bracelet réversible en une montre de table, une montre de poche ou une montre pendentif.

Facile d’utilisation mais hautement complexe, ce système offre à Bovet le loisir de laisser libre cours à toutes les folies stylistiques et techniques. Aux cadrans émaillés aux couleurs insensées succèdent des gravures et des motifs guillochés qui mettent en lumière le mouvement, sous toutes ses facettes. Quant aux complications horlogères, elles se déploient de chaque côté du boîtier, à l’instar du tourbillon volant double face que l’on peut admirer au recto et au verso de la montre, ou encore du double mécanisme d’affichage coaxial de la seconde.

Précieux cache-cache

Aujourd’hui, la plupart des montres transformistes naissent pour des raisons qui échappent aux besoins fonctionnels. On parlera plutôt de coups d’audaces stylistiques. Quelques montres réversibles ont ainsi jalonné l’histoire horlogère récente. Il y a une petite dizaine d’années, Parmigiani Fleurier s’est piqué au jeu du transformisme en développant la Transforma, un chronographe trois en un à porter au poignet, dans la poche ou, en version pendulette, à poser sur un bureau. En 2017, Urwerk fêtait ses 20 ans avec une montre caméléon pourvue d’un colossal boîtier réversible dont la silhouette n’est pas sans évoquer les jouets Transformers. «Notre UR-T8 rappelle bien sûr les montres Reverso, nous avons déstructuré le concept pour créer un modèle Urwerk original», explique le designer et cofondateur d’Urwerk Martin Frei.

Mais c’est surtout dans l’univers de la montre joaillière que l’horlogerie se laisse régulièrement griser par l’ivresse de la métamorphose. Joliment nommés montres à secret, ces bijoux horlogers dissimulent le temps sous un couvercle escamotable généralement festonné de pierres précieuses. Parmi les 45 pièces de la collection de haute joaillerie Tweed dévoilée tout récemment par Chanel, une montre à secret à l’allure de manchette ourlée de perles, d’onyx, d’or et de diamants révèle les heures et les minutes sous un couvercle pivotant tapissé de lumière. Chez Van Cleef & Arpels, la collection Perlée joue à cache-cache avec le temps sur une montre bijou festonnée de malachite, de corail, d’or et de diamants. Une astuce teintée d’audace qui évite aux amatrices de pierres précieuses d’être confrontées au dilemme crucial de devoir choisir entre une montre et un bijou.

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