Pour beaucoup d’amateurs, la simple mécanique d’une montre relève du mystère, et le fond transparent laissant voir les petits composants s’apparente à une lucarne par laquelle ils peuvent contempler une part de la magie du génie humain. Mais cela n’a rien de vraiment mystérieux face à ce que les horlogers, quand ils jouent aux apprentis sorciers, aux illusionnistes pour tromper nos sens, parviennent à produire pour nous berner et révéler avec talent et légèreté leur capacité à maîtriser les arts cinétiques pour transcender le temps qui s’écoule inexorablement.

On aura beau chercher, il n’y a pas grand-chose de plus fascinant et de plus étonnant dans l’univers du temps que de voir léviter les aiguilles d’une montre dans le vide. L’esprit cartésien, piqué au vif, cherche à savoir par quelle force invisible les aiguilles en suspension se meuvent, ou par quel enchantement elles parviennent à échapper aux lois de la gravitation universelle.

Le père de ces drôles d’instruments est un horloger français né à Blois en 1805, Jean-Eugène Robert-Houdin, qui se passionna pour la prestidigitation après qu’il eut acheté par erreur, et à la place du Traité d’horlogerie de Berthoud , le Dictionnaire encyclopédique des amusements, des sciences mathématiques et physiques. Ainsi naissent des vocations et des merveilles mécaniques… Ce maître, plus connu pour ses tours prodigieux et pour être le père de la magie moderne, devait créer des pendules faisant la part belle aux effets d’optique. Mais c’est l’horloger parisien Maurice Couët qui allait remettre au goût du jour cette technique des pendules mystérieuses grâce à la fascination qu’elles exerçaient sur Louis Cartier. La maison parisienne en produit régulièrement encore en pièces uniques depuis 1913 comme celles présentées au SIHH 2013, et il semblait logique à l’équipe des ingénieurs et horlogers de La Chaux-de-Fonds, emmenée par Carole Forestier-Kasapi, de se pencher sur ce type d’affichage et de le miniaturiser pour l’intégrer à une montre-bracelet mécanique.

De cet attachement à entretenir le mystère de l’affichage, Cartier a présenté cette année deux garde-temps que tous les amateurs ont reconnus comme grandioses: la Rotonde de Cartier Mystérieuse en or gris ou rose et la fascinante ­Rotonde de Cartier Double Tourbillon Mystérieux en platine. Des deux pièces, la ­seconde est sans doute celle qui a le plus retenu l’attention du public lors du SIHH, qui avait lieu à Genève en janvier, car son tourbillon semblant comme léviter dans le vaste espace laissé libre effectue une giration en une minute et une révolution autour du centre, dans le vide, en cinq minutes. Difficile de faire mieux. Pourtant, il existe à l’AHCI (Association des horlogers et créateurs indépendants) un horloger russe du nom de Konstantin Chaykin qui fabrique également des montres-bracelets mécaniques dotées d’un affichage mystérieux. L’artisan est méconnu du grand public, mais il fait, avec une toute petite équipe, un vrai travail de précision, et ses pièces soignées, très aériennes et, finalement, mécaniquement assez proches de celles de chez Cartier – sans pour autant qu’il y ait le moindre point ­commun, selon Carole Forestier-Kasapi – méritent largement d’être présentées. Car la qualité de ses réalisations est la preuve qu’il est possible, avec une belle dose de talent, de rivaliser avec les maisons les plus prestigieuses.

Le mystère de la transparence

Cartier, qui possède une vraie expertise de longue date dans ce secteur (elle avait produit des montres de poche mystérieuses dans le passé), n’est donc pas la seule maison de luxe à donner, cette année, une place de choix au mystère temporel. La marque Quinting par exemple, réalise, à partir d’un concept mis au point par ses soins en 1993, des montres et chronographes aux cadrans strictement transparents ne laissant voir aucun composant en lien avec les aiguilles. Cette entreprise fait aujourd’hui encore appel à un calibre à quartz élaboré pour son seul usage, qu’elle loge dans la carrure de boîte, mais cherche toujours à développer un organe mécanique pour ses pièces. Elle propose, cette année, une collection Street Art dont les motifs font oublier un tant soit peu l’aspect transparent du cadran, mais dont la peinture réalisée sur les différents disques évolue au gré des heures et des minutes pour ne se recomposer que deux fois par jour. Cette société avait fourni, en 2010, à la Maison Dior, les moyens de produire une série de montres Christal Mystérieuses. Il ne faudrait pas oublier Louis Vuitton dont la montre Tambour Mystérieuse lancée en 2009 avait séduit le grand public, et la montre Grand Tourbillon Heures Mystérieuses présentée la même année par Montblanc.

Les montres mystérieuses exploitent la transparence pour donner l’illusion à l’observateur que les aiguilles ou les composants que l’on a choisi de conserver à la vue pour entretenir le mystère lévitent dans le vide. Mais toutes les marques n’emploient pas la transparence de la même façon pour entretenir la magie et le mystère. La maison Arnold & Son propose, par exemple, sa vision du mystère horloger avec la Time Pyramid: une montre dont le calibre a été conçu de façon à ce que la platine se concentre à la périphérie afin de laisser le centre, vide de matière. Résultat: les ­composants, bien dessinés, semblent en effet comme par enchantement en suspension dans l’espace de la boîte alors qu’en réalité ils sont tenus par un pont, partant de la carrure, que l’on voit à peine.

D’autres maisons comme Richard Mille pour la RM 56-01 ou Cartier avec sa Concept Watch ID2 font appel à la transparence absolue du boîtier pour révéler une part du mystère du fonctionnement de son mouvement et donner l’impression que ce dernier, au complet, flotte dans le vide, au-dessus du poignet… Au jeu de la lévitation, la montre ID2 de Cartier, présentée à une poignée de journalistes spécialisés, avait bluffé tout le monde. Pour ce «concept watch» révolutionnaire, l’équipe de R&D de Cartier avait eu l’idée d’enfermer son calibre très innovant dans un boîtier transparent réalisé en céramique de nouvelle génération dans lequel avait été fait le vide d’air à plus de 99%. Résultat: le rendement du calibre s’en voyait largement amélioré, et le fond de cette pièce, réalisé dans la même matière technique et transparente, comme du cristal, tenait en place sans l’aide de la moindre vis grâce au différentiel de pression. Imparable et magique! Cette solution n’a pas été retenue par Richard Mille et le boîtier de la RM 56-01, comme certains de ses composants usinés en saphir de synthèse, est encore assemblé par des vis. Des vis bien visibles dont la présence contribue à maximiser le caractère viril de cet instrument à l’envoûtante transparence.

Cacher ce que l’on ne saurait voir

Dans les faits, toutes les montres ne font pas mystère de leur mode d’affichage, mais le transforment pour lui donner une dimension onirique. Une marque comme Chanel a choisi cette année de surprendre son public en présentant la montre Mademoiselle Privé; un bijou qui ne se contente pas d’afficher l’heure au cadran mais la transcende en lui donnant une autre dimension. Pour y parvenir, la maison parisienne a substitué les aiguilles par des ornements qui semblent léviter au-dessus d’un ciel de cadran formé d’un disque d’aventurine. Si les aiguilles sont ici remplacées par d’autres marqueurs temporels pour faire du temps un instant magique, certaines enseignes ont choisi de faire de l’art de l’occultation – on parle d’escamotage en magie – une spécialité.

Deux jeunes sociétés se sont fait une spécialité de cette dissimulation: les maisons Valbray et Révélation. La première, fondée en 2009 par Côme de Valbray et sa femme Olga, fait appel à un cadran inspiré d’un diaphragme d’appareil photo pour faire disparaître à la vue les fonctionnalités du chronographe Oculus V.01. Ce dernier, très attractif, fait l’objet de trois nouvelles déclinaisons, et la jeune entreprise présente également une nouvelle version à Baselworld: l’Oculus V.02 avec grande date. Assurément, les fans de fine mécanique apprécieront le travail et le caractère mystérieux des 16 lames de ce diaphragme qui s’escamotent une fois la lunette de la pièce mise en rotation. Bluffant et poétique pour les passionnés de photographie argentique. La maison Revelation entend également surprendre son auditoire en proposant un tour de magie horloger. Son but: permettre au propriétaire de la montre de faire apparaître le mouvement sans avoir à l’enlever du poignet. Le tour est finalement simple, mais demande d’embarquer dans la carrure de l’objet un mécanisme assez compliqué et nécessite un traitement très technique des verres constituant le cadran. On devine que l’entreprise fait appel à des disques polarisés pour laisser voir le mouvement ou l’escamoter à la vue, une simple rotation de la lunette et s’opère l’illusion d’optique. Etonnant et très esthétique d’autant que la mécanique à découvrir est soignée et mérite plus qu’un simple coup d’œil.

Le champ des possibles en matière de développement de produits est immense, et les marques ont tout intérêt à offrir dans un proche avenir des constructions permettant de créer cette magie. Car, au-delà de la matière, au-delà des sertissages éventuels, au-delà même de l’exploit que représente le fait d’occulter à la vue une partie d’un mécanisme, futiliser le mystère comme élément de sublimation offre paradoxalement à la marque une visibilité accrue. Et de tenir une belle cote dans l’univers de la collection. C’est déjà pas mal, car contrairement à ce que peuvent décréter certains spécialistes et commissaires-priseurs travaillant pour différents fonds de placement: la notoriété d’une marque ne suffit pas pour assurer à un garde-temps de voir sa valeur augmenter annuellement de 15%. Il faut des arguments, du rêve et de quoi surprendre. Dans le cas des montres mystérieuses, l’étonnement et la poésie qu’elles dégagent suffisent à faire de ces merveilles plaisantes au regard des références incontournables en matière d’investissement.