L'horlogerie

Les montres ont la forme

Carrées ou rectangulaires, ovales ou octogonales, les montres de forme opposent la force de leur caractère aux modèles ronds traditionnels. Et génèrent de véritables icônes horlogères

L’horlogerie rêve d’intemporalité mais le problème paraît aussi insoluble que celui de la quadrature du cercle. A quoi l’obsolescence tient-elle? Comment un design parvient-il à traverser les époques? Pour s’affranchir des modes, certains font le pari du classicisme en travaillant le rond. D’autres favorisent des formes géométriques moins conventionnelles. Rectangulaire chez Jaeger-LeCoultre, carrée chez TAG Heuer, octogonale chez Audemars Piguet, ovoïde pour Breguet, tonneau chez Cartier ou tortue chez F.-P. Journe, la montre de forme constitue une belle occasion de sortir du lot. Marquer les esprits pour mieux se démarquer, au risque de disparaître avec les tendances? Pas si simple. Quelques modèles dits «de forme» nés à des époques empreintes d’un formidable foisonnement créatif sont parvenus à balayer la désuétude du revers de leurs aiguilles. Les modes sont passées, ces montres sont restées. Elles sont aujourd’hui de véritables icônes.

Des montres quasi centenaires

Le courant Art déco est un fourmillant vivier d’inspirations pour ces garde-temps. En témoigne l’emblématique et réversible Reverso de Jaeger-LeCoultre. «Ce modèle arrive en 1931 à la fin d’une période marquée par la montre rectangulaire, explique le directeur du patrimoine de la marque, Stéphane Belmont. Au début du XXe siècle, les joailliers ont commencé à s’intéresser à l’horlogerie pour se diversifier. Ils avaient alors une vision plus esthétique que fonctionnelle et leurs premières maquettes présentaient souvent une forme qui s’intégrait dans le prolongement du bracelet en cuir. Cette géométrie rectangulaire s’est imposée comme la forme des montres raffinées de 1900 à 1930.»

D’autres collections nées à cette période faste pour la créativité horlogère et joaillière s’imposent aujourd’hui encore l’archétype d’une horlogerie classique qui se soustrait aux diktats de la mode. La Tank de Cartier dont le boîtier carré inspiré par l’habitacle d’un char militaire se décline depuis 1917 dans des versions rectangulaires, incurvées ou cambrées. Quelques années plus tôt, en 1904, la marque avait signé la Santos carrée appelée à devenir l’une des montres de forme parmi les plus appréciées actuellement. Récemment relancée dans de multiples déclinaisons de matériaux précieux et de mouvements mécaniques, cette collection s’affiche aujourd’hui comme le fer de lance de l’horlogerie masculine de Cartier tandis que l’offre féminine repose essentiellement sur le carré aux angles arrondis de la Panthère ou l’ovale de la Baignoire.

Le quartz, incubateur de créativité

Dans les années 50, l’avènement des fonctions horlogères additionnelles, les exigences d’étanchéité et le boom des mouvements automatiques plus complexes à réaliser dans des formes carrées ou rectangulaires, mettent en péril les montres de forme. Pour la Reverso, il faudra attendre les années 1970 et l’apparition de la pile avant de retrouver l’engouement des premières heures et un élan créatif sans précédent. «Avec l’arrivée du quartz, la seule manière de faire la différence, c’était de jouer avec l’esthétique, rappelle Stéphane Belmont. C’était une période faste pour la créativité. La montre de Jaeger-LeCoultre constituait un écrin idéal pour accueillir ce type de mouvement.»

Esquissée en 1976 par le célèbre designer horloger Gérald Genta, la Nautilus de Patek Philippe a créé la surprise avec son boîtier inspiré par le hublot d’un ancien transatlantique, flanqué d’étranges proéminences appelées «oreilles». Quatre ans plus tôt, ce même designer avait frappé très fort en imaginant la Royal Oak et sa fameuse lunette octogonale. «Lors de son lancement en 1972, on n’avait jamais rien vu de pareil, souligne Michael Friedman, Head of Complications d’Audemars Piguet. Les montres en acier inoxydable existaient, bien sûr, mais la pratique des finitions à la main n’avait jamais été appliquée avec une telle précision sur ce type de modèle. De plus, le design en lui-même n’était pas une réinterprétation des précédents designs de montres, mais un langage formel entièrement nouveau. Il a fallu un certain temps à la Royal Oak pour se faire accepter car c’était une expression contemporaine de l’horlogerie de pointe qui allait à l’encontre des normes.» Réinventée dans de nombreuses références, pour les hommes et pour les femmes, dotée de toutes les complications possibles – tourbillon, chronographe, quantième perpétuel, répétition minute… – dans toutes les tailles et toutes les couleurs de cadrans, la Royal Oak a évolué sans jamais perdre une once de son caractère. Les tendances ont changé mais, hier comme aujourd’hui, sa silhouette reste un design recherché qui se reconnaît au premier coup d’œil.

Une forme, une identité

L’évolution du design horloger est un passage inévitable. La montre de forme n’y échappe pas. «La Reverso s’est de tout temps adaptée aux modes sans renier l’identité de la collection, analyse Stéphane Belmont. Le boîtier a beau grandir, rétrécir, intégrer d’autres visages, d’autres cadrans, d’autres complications, on reconnaît immédiatement que c’est une Reverso. En réalité, quand on a un design très fort, cela donne beaucoup plus de liberté pour l’interpréter, pour jouer avec les couleurs et les matières. Un design rond classique limite la créativité. Changez le cadran, ce sera une tout autre montre.»

Constat identique chez Bulgari, dont l’horlogerie se drape de formes reconnaissables au premier regard. On pense à la Serpenti, cette montre charmeuse des années 1940 dotée d’un boîtier inspiré d’une tête de serpent qui opère une nouvelle mue cette année dans une version Seduttori. On pense également au boîtier facetté de l’Octo né en 2012 à partir d’un dessin de Gérald Genta. «Ce sont avant tout des designs qui respectent l’histoire et le style de la marque, rappelle le directeur artistique de Bulgari, Fabrizio Buonamassa. Chez Bulgari, on ne cherche pas nécessairement à créer des montres de forme. Nous visons avant tout des lignes pures, dénuées de superflu, plutôt inspirées par l’esprit de l’architecture rationaliste d’après-guerre. Si vous commencez à travailler les cadrans avec des éléments géométriques ou décoratifs directement liés aux tendances d’une époque, dans six mois, votre produit aura vieilli. Et les produits de luxe se doivent d’être intemporels, car ils sont appelés à être transmis.» Dans cette quête d’éternelle jeunesse, le travail de la géométrie des montres est une piste. Mais l’intemporalité reste un problème insoluble.

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