LA LUNE

Les montres, au rythme de l'astre de la nuit

Premier pendule de l’humanité, le satellite naturel de la Terre est à l’origine de la mesure du temps. Hommage à cette horloge originelle, cinquante ans après sa conquête

L’image en noir et blanc qui grésille sur le tube cathodique, le petit pas de Neil Armstrong, le grand pas pour l’humanité: c’était il y a presque cinquante ans, le 21 juillet 1969. Partie prenante de cette conquête lunaire, Omega peut s’enorgueillir d’avoir fourni ses modèles Speedmaster aux trois astronautes d’Apollo 11. Difficile de trouver mieux en matière de récit épique. Vu du bout suisse de la lorgnette, c’est un hommage imparable au génie de l’horlogerie mécanique.

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Certes, Neil Armstrong ne portait pas sa montre lorsqu’il a, le premier, foulé le sol du satellite naturel de la Terre. Il ne s’en souvenait pas avec exactitude, mais l’astronaute avait sans doute laissé sa Speedmaster dans le module lunaire (LEM) de la fusée. Lors de la descente mouvementée du LEM vers la mer de la Tranquillité, le chronométreur électronique de l’engin avait rendu l’âme. Armstrong aurait ainsi abandonné sa montre dans le module pour qu’elle serve de chronographe de secours.

«Timing is everything»

Buzz Aldrin, aujourd’hui 89 ans, portait la sienne lorsqu’il a fait voler la poussière lunaire à sa descente de l’échelle. Et a tout de suite fait pipi dans sa combinaison, heureusement prévue pour ce genre de besoin pressant. La Speedmaster était attachée à son poignet par une bande en velcro, autre invention suisse, plus précisément vaudoise (on la doit à l’ingénieur George de Mestral). «In space, timing is everything», disaient à l’époque les ingénieurs de la NASA: dans l’espace, tout est affaire de mesure du temps.

Or cette même mesure est aussi l’affaire de la Lune. A tel point que le mot «mesure» partage la même racine indo-européenne que le terme qui désigne en anglais ou en allemand notre luminaire nocturne. Pour le dire autrement, la mesure du temps est née avec l’observation préhistorique du satellite monochrome, de ses cycles réguliers, de son retour à la même phase chaque mois (un autre mot qui vient de l’indo-européen pour signifier «Lune» ou «mesure»). Il est notre horloge originelle, notre premier pendule.

Le Musée d’archéologie nationale à Saint-Germain-en-Laye, près de Paris, recèle une drôle de parure cro-magon. C’est une plaquette en os de renne, marquée par un habile artisan avec des dizaines de minuscules cupules. Le philosophe Michel Onfray l’appelle «La pierre de Rosette de la préhistoire», en référence à la stèle antique qui a permis de traduire les hiéroglyphes. Les petits trous semblent reproduire le trajet de l’astre gris dans le ciel nocturne, durant les deux mois et demi qui suivent le dernier croissant précédant le printemps. Cet os retrouvé en Dordogne, non loin de Lascaux, est daté du Paléolithique supérieur, il y a environ 33 000 ans. Il serait le premier calendrier connu.

Quartiers de Lune

Un calendrier lunaire. Son auteur avait beau vivre dans une grotte, il était déjà sapiens. Tirer parti d’un phénomène périodique comme celui de la Lune revenait à se doter d’un avantage considérable pour sa propre survie: se repérer dans le temps. Avec l’atout de pouvoir organiser les chasses en fonction des migrations saisonnières des animaux ou d’anticiper l’arrivée de l’hiver. S’il avait parlé anglais, notre poinçonneur de lunes aurait lui aussi dit: «Timing is everything.»

Comme le calendrier lunaire n’était pas très précis, il a été remplacé par des systèmes luni-solaires, puis uniquement solaires. L'ombre portée du satellite naturel, comme celle de la Terre sur lui, demeure longue. Le calendrier est toujours utilisé par des religions, à l’exemple l'islam, qui s'en sert pour déterminer les dates religieuses. Pâques reste fixé au dimanche qui suit la pleine lune après l’équinoxe de printemps. Pas facile de se débarrasser de ce pendule archaïque, à l’origine du découpage du temps en semaines (la durée d’une phase de Lune) et en mois (la période de l’orbite lunaire).

Surtout qu’il influence sur Terre d’autres temporalités, comme celle des marées. Ou conseille, grâce aux tabelles des phases lunaires, les agriculteurs, les vignerons adeptes de la biodynamie, les chasseurs, les pêcheurs, les surfeurs. Nous sommes d’accord: la science est venue à bout de nombre de croyances anciennes. Non, la Lune n’a pas d’influence sur le cycle menstruel: il s’agit de l’une des coïncidences que nous réserve parfois la nature. Et non, aucune corrélation n’a été trouvée entre les explosions de violence et les nuits de pleine lune. Pas plus qu’un être humain ne s’est une nuit transformé en loup-garou sous le même astre à pleine ouverture. En revanche, il semblerait que la pleine lune raccourcisse en moyenne le sommeil de vingt minutes, sans que l’on sache exactement pourquoi. Peut-être s’agit-il d’une affaire d’hormones. La Lune, en maints aspects, reste mystérieuse.

Les montres de l’infiniment grand

Belle aussi. Les horlogers ont vite trouvé le parti esthétique qu’ils pouvaient tirer de la représentation d’un tel disque mobile sur leurs cadrans. Cette complication astronomique a longtemps été fonctionnelle: elle donnait des informations utiles à la vie quotidienne. Surtout, une Lune-automate sur une horloge donne un spectacle merveilleux. C’est une partie de cache-cache céleste, une chorégraphie du temps long, le rappel que la vue la plus parfaite, comme le notait Dante, est «le ciel au-dessus de nos têtes». Et un sacré argument de vente.

Les horlogers s’y sont vite mis. Le Musée d’horlogerie de Winterthour expose un garde-temps à poids d’Erhard Liechti, membre d’une célèbre dynastie horlogère de la région alémanique. L’horloge porte sur sa face le visage aussi souriant que mobile de la Lune, sur fond de ciel étoilé. Elle date de 1572. Les montres ne seront pas en reste, incorporant dès le XIXe siècle la complication astronomique.

Celle-ci porte bien son nom. La durée d’une lunaison, soit l’intervalle de temps qui sépare deux nouvelles lunes, est de 29 jours, 12 heures, 44 minutes et 2,8 secondes. Un mécanisme simple engendre un décalage d’un jour au bout de trois ans à peine. D’autres, plus complexes, assurent une précision d’un siècle, d’un millénaire, voire d’un million d’années. A l’image de la Sauterelle à Lune perpétuelle d’Andreas Strehler, qui dérive d’un jour tous les 2,045 millions d’années.

Qui n’a pas, parmi les grandes marques horlogères, un modèle à phases de Lune? En deux ou trois dimensions, aux mouvements inventifs, aux astres vus de l’hémisphère Nord et Sud, aux décorations superbes? A l’heure où les applications pour smartphone donnent des informations bien plus précises, la complication astronomique trouve toujours sa juste place sur les cadrans des montres-bracelets haut de gamme. Elle reste fascinante, reliant l’observateur à l’infiniment grand et à l’origine de la mesure du temps. Comme il y a 33 000 ans, elle est science, mais aussi parure.

Crapahutant au poignet de Buzz Aldrin le 21 juillet 1969, l’Omega Speedmaster n’avait pas besoin de phases de Lune: elle y était. Un modèle du chronographe est certes aujourd’hui pourvu du mécanisme. Mais en disposer là-haut serait faire un peu comme l’imbécile qui regarde le doigt du sage, alors que celui-ci montre la Lune. Un jour peut-être, lorsque le satellite sera colonisé, des horlogers imagineront des complications à phases de Terre…

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