L’horlogerie

Montres squelettes, les heures mises à nu

Avec des composants dans leur plus simple appareil, elles dévoilent le cœur de leur mouvement. Radiographie horlogère d’une mécanique qui se donne en spectacle

Avec un peu d’imagination, on les envisage à la nuit tombée errant dans les tiroirs sombres des horlogers, leurs silhouettes décharnées hantant de poussiéreux greniers. Trêve de divagation: le squelettage – mot absent du Larousse – est une spécialité horlogère qui consiste à déshabiller un mouvement mécanique pour en révéler les arcanes. Cette technique figure en bonne place dans les collections des marques soucieuses de mettre en avant leur savoir-faire. Couramment pratiquée au XIXe siècle sur des montres de poche arborant des décorations traditionnelles issues de l’orfèvrerie, cette technique horlogère est aujourd’hui un exercice de style. Elle préside à la création d’objets de design à l’esthétique contemporaine.

Montrer, démontrer, intriguer

A l’école d’horlogerie, le squelettage est une spécialité. S’il ne s’agit pas expressément d’une complication, l’ouvrage qui vise à ciseler un mouvement mécanique en évidant les pièces les plus massives sans compromettre leur fiabilité s’avère d’une grande complexité. Depuis les premiers squelettes décorés de motifs floraux et de volutes aux allures de dentelle, la discipline a évolué. Cette technique de sculptage s’inscrit dans toutes les formes de boîtiers et ne résiste à aucun élan créatif. «Jusque dans les années 1980, on observait essentiellement des squelettes ronds pourvus des décorations conservatrices et de découpes destinées à démontrer un savoir-faire. En quelque sorte, c’était l’art pour l’art», analyse Philippe Belais, qui dirige la marque Claude Meylan, spécialisée dans le domaine.

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«Depuis quelques années, il s’agit de montrer autre chose. On cherche à mettre en valeur une mécanique en mouvement, des éléments qui bougent, qui intriguent. A travers le squelettage, les horlogers répondent à une demande courante des clients de voir l’ensemble des rouages, de comprendre ce qu’il s’y passe. Et d’un point de vue général, l’esprit est aujourd’hui très contemporain.»

Techniques d’orfèvres

Dans leur atelier de la vallée de Joux qui propose un assortiment confidentiel de 200 montres squelettes par année, les artisans de Claude Meylan désossent et reconstruisent des mouvements fournis par la manufacture de mouvements ETA SA. «Notre savoir-faire consiste à démonter, trier et décorer une à une les pièces d’un calibre pour leur donner un visage différent», explique Philippe Belais. Certaines opérations sont réalisées en machine. Quelques modèles d’exception cadencés par des calibres historiques Valjoux 69 ou 88 sont quant à eux intégralement ouvragés à la main. «Cela représente entre 1200 et 1500 heures de travail, poursuit Philippe Belais. C’est comparable à la fabrication d’un collier de haute joaillerie.»

Certaines rares maisons cultivent encore une forme de squelettage classique qui fait honneur à la tradition des arts décoratifs. On citera volontiers Patek Philippe qui, en gardienne du temple, a dévoilé en 2017 un modèle d’un raffinement extrême. La platine et les ponts ajourés de la Calatrava «Squelette» référence 5180/1R-001 ont ainsi tour à tour été gravés manuellement pour former, au terme de plusieurs semaines de travail, un décor d’arabesques et de volutes. Mais dans le paysage horloger actuel, ce modèle fait figure d’exception. L’heure est aujourd’hui clairement aux calibres hyper-architecturés, épurés au possible, pourvus d’arêtes et d’angles acérés avec, en filigrane, des composants réduits à leur plus simple expression.

Le jeu des rouages

Parmi les acteurs incontournables de la mise en scène du cœur du mouvement horloger, Roger Dubuis a développé depuis 2005 une large palette de dix calibres squelettés, de l’automatique avec micro-rotor au double tourbillon, pour la plupart reconnaissables au premier coup d’œil à la découpe de forme astrale de leur platine. «L’idée traditionnelle qui veut qu’un squelette en est un si on peut voir à travers tout le calibre ne nous suffit pas, explique Grégory Bruttin, directeur stratégique des produits chez Roger Dubuis. Nous aimons l’idée qu’un squelette se conçoit comme tel dès le départ, dans un souci de dépouillement esthétique maximum. De plus, nos calibres sont certifiés par le Poinçon de Genève, ce qui signifie qu’ils sont décorés avec beaucoup de soin. Nous souhaitions que le client en profite autant que l’horloger qui l’a fait.»

30 mm de diamètre, ce n’est pas beaucoup pour insérer 179 composants

Grégory Bruttin, directeur stratégique des produits chez Roger Dubuis

La mécanique joue cette année les exhibitionnistes sur l’Excalibur Shooting Star, qui compte parmi les plus petits tourbillons volants squelettes du marché. «La montre présente un diamètre de 36 mm. Cela nous laisse 30 mm de diamètre pour le calibre. Ce n’est pas beaucoup pour insérer les 179 composants. Il nous a fallu presque quinze ans d’expérience pour en arriver là.»

Autre signature, autre style, Ulysse Nardin s’illustre particulièrement cette année avec une série de quatre squelettes contemporains baptisés Skeleton X. Propulsés par un nouveau mouvement de manufacture, ces modèles montrent tout, selon une exigence de transparence absolue. Même parti pris chez Cartier qui signe une Montre Tonneau double fuseau squelette dont la forme étirée, apparue pour la première fois dans ses collections en 1906, accueille un calibre au look aérien doté d’un train de rouages en ligne.

Déshabillez-moi…

«Regardez les sacs, les chaussures, la mode en général, ce sont des domaines qui évoluent sans cesse. Le design horloger, c’est pareil», conclut Philippe Belais. Richard Mille n’est sans doute pas étranger à cet élan esthétique qui donne à l’amateur de montres la posture d’un voyeur. Les montres se laissent déshabiller du regard. Frivole et joaillière chez Bulgari avec la Lvcea Skeleton, élégante chez Chanel avec la BoyFriend en petite robe noire ou exubérante chez Roger Dubuis avec l’Excalibur Shooting Star, la mise à nu du squelette se conjugue aussi au féminin. Avec une formidable capacité de renouvellement, ces squelettes-là n’ont décidément rien de fantomatiques. Sans fausse pudeur, ils prouvent magistralement qu’ils sont bien vivants et en mouvement.

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