Contact, démarreur: le gros moteur twin s’ébroue dans un bruit feutré. Première vitesse engagée, en route! Mais dans quelle direction? Prendre le guidon d’une Triumph Bonneville Bobber, c’est filer à la fois vers le passé et le futur. Tout en profitant du moment présent, ici et maintenant, à vitesse raisonnable. Plaisir instantané du pilotage, avant tout.

Comme tous les produits vintage, la Bobber a une histoire à raconter. Son style est né après la Seconde Guerre mondiale, lorsque des GI sont rentrés au pays avec leurs Harley-Davidson. Dans le but d’améliorer les performances de leurs machines, ils les ont dépouillées des pièces inutiles. Une selle monoplace, un guidon plat, une position ultra-basse: le tour était joué, avec un résultat aussi musculeux que minimal.

Triumph Suisse a présenté son modèle Bobber en fin d’année dernière au Salon de la moto de Zurich. «Nous pensions alors en termes de niche, note Alexandre Ravioli, porte-parole de la marque. Avec l’espoir de vendre une quinzaine d’unités en 2017. Une moto strictement monoplace, sur le papier, ce n’est pas trop attrayant. Son succès nous a surpris: on en a déjà écoulé plus de 180 exemplaires, presque à la hauteur des résultats de notre modèle plus traditionnel Bonneville T120.»

Classique mais moderne

A la hauteur également du succès de la vénérable marque britannique en Suisse, en progression constante depuis quelques années. Les immatriculations ont augmenté de 11% en 2016 et vont sans doute progresser de 27% en 2017, avec des ventes qui devraient se situer autour des 1650 unités. L’intéressant est que 60% de la demande concerne les gammes Bonneville, une moto popularisée dans les années 60.

La catégorie néo-rétro, chez Triumph, s’appelle Modern Classics. Classique, la Bobber l’est jusqu’au bout de ses courts garde-boue. Pas un angle droit, de l’épure, des roues à rayons, un petit compteur rond, des soufflets sur la fourche avant, un moteur twin de 1200 cm³ dépouillé.

Mais celui-ci est à injection électronique et refroidi par eau. Le modèle a l’ABS, un contrôle électronique de traction, un accélérateur tout aussi électronique, une prise USB sous la selle. L’embrayage assisté a une douceur de beurre fondu. La Bonneville des années 60 avait l’huile incontinente et l’allumage caractériel, les modèles de 2017 nécessitent un service tous les 16 000 km.

Dynamique du plaisir

Sur la Bobber, la puissance du moteur bicylindre a été diminuée pour privilégier le couple à allure basse. Ce que l’on perd à un bout, on le gagne à l’autre: l’engouement actuel pour les motos vintage tient dans cette dynamique du plaisir réfléchi, en phase avec les conditions routières d’aujourd’hui. Un coup de gaz et je me retrouve en souplesse à 80 km/h. Avec le même geste, sur une machine supersport, j’aurais Via sicura à mes trousses.

Le phénomène tient aussi à la démographie du motard, dont la moyenne d’âge ne cesse d’augmenter. «Nous sommes une génération à avoir envié l’âge d’or de la moto dans les années 70, quand nous étions enfants ou adolescents, remarque Lionel Zimmer, chargé de la communication de Honda Suisse. La Honda CB 750 me faisait rêver, avec son moteur quatre cylindres, ses freins à disques, la nouveauté radicale qu’elle représentait. Maintenant, c’est notre tour, grâce à ces modèles qui ont un aspect rétro, mais de la technologie contemporaine et de la sécurité à disposition.»

Honda a relancé sa légendaire CB Four, version 1100 cm³. Le moteur est toujours refroidi par air, si bien que ses ailettes cliquettent lorsqu’il refroidit à l’arrêt. La marque japonaise a poussé l’héritage jusqu’à équiper le quatre cylindres d’un décalage d’ouverture de soupapes qui reproduit les gargouillements caractéristiques du modèle d’époque.

Tendance «café»

Le modèle le plus vendu de la CB 1100 est la version RS, tendance café racer. Un type de moto lui aussi simplissime, sportif, à guidon bas, en général pourvu d’une petite bulle aérodynamique. Cet archétype de la moto-blouson noir vient de la Grande-Bretagne du début des sixties. Le rock était encore interdit d’antenne à la radio. Les bad boys l’écoutaient dans les cafés et faisaient la course d’établissement en établissement sur leurs Triumph, Norton ou BSA modifiées.

L’un de leurs rendez-vous est l’Ace Café dans le nord de Londres. Après avoir connu des fortunes diverses, le bistrot est à nouveau bondé, cette fois de barbes hipster surmontées de lunettes d’aviateur, motos basiques parquées devant la porte. L’Ace Café est désormais une franchise qui s’étend de Pékin à Barcelone en passant par Orlando et Lucerne.

C’est dire l’ampleur de ce mouvement néo-rétro. Il a ses magazines inventifs et à fort tirage, comme Moto Heroes en France ou Riders en Italie. Ses accessoires pléthoriques, y compris les fabricants de casques qui se remettent à l’intégrale des seventies. Ses préparateurs, modificateurs, customiseurs et sorciers tatoués avec lesquels les grandes marques, comme Yamaha, font alliance pour des séries limitées.

Indémodable Harley

Chez Yamaha, justement, on regrette que les géants japonais restent un peu à l’écart du phénomène. «Nous avons une ligne Sport Heritage et nous croyons dans ce segment, surtout pour l’avenir, relève Peter Manzaneres, porte-parole de Yamaha Suisse. Mais il s’agit ici plutôt d’une histoire européenne de la moto, plus ancienne que la japonaise.»

En Europe, la ligne Sport Heritage du fabricant aux trois diapasons représente 15% du marché. Loin des scores de BMW et du succès insolent de sa R Nine T, de Ducati et sa résurgence Scrambler, voire de Guzzi. Norton, Brough Superior ou Royal Enfield, qu’on croyait au musée, se réincarnent à qui mieux mieux.

BMW a été le premier étonné de l’intérêt pour sa R Nine T, apparue en 2013, destinée à être une série limitée. La moto est maintenant déclinée en versions Scrambler (tout terrain), café racer, urbaine ou basique. Elle est comme de juste accompagnée d’innombrables accessoires et d’une ligne de vêtements. De son côté, bien sûr, Harley-Davidson regarde cette agitation avec un regard amusé, comme tous ceux qui ont eu raison avant l’heure.

Personnaliser, esthétiser, contenter l’œil et l’oreille, rouler sur une machine de passion mais aussi de raison, un bel objet qui en appelle à naguère comme à aujourd’hui: cet élan-là n’est pas près de faiblir.