Même par un riant matin d’avril, il serait difficile de trouver du charme à cette banlieue biennoise. Par un après-midi grincheux d’automne, on n’essaye même pas. L’immeuble moche se fond dans son environnement ingrat. Le monte-charge s’enfonce dans les sous-sols, l’anxiété grimpe. Mais la porte s’ouvre sur la cave du Pays des merveilles, voire le cerveau de Walt Disney un jour d’acid test… On est à l’épicentre du monde selon M.S Bastian et Isabelle L. Leur atelier étant trop exigu, trop intime pour accueillir des visiteurs, les artistes reçoivent dans cet entrepôt des faubourgs où ils conservent leur abondante production.

C’est une brocante hallucinée combinant les formes les plus bizarres et les couleurs les plus vives. Des lampes déguisées en fantômes d’Halloween, des Mickeys bizarroïdes, des variations sur la couverture du Lotus bleu, un grand loup noir préparant un mauvais coup, de faux mangas, de vrais chapeaux de paille transformés en visages rigolos, des cartons à chaussures reconvertis en petits théâtres cartoonesques, des oiseaux hilares et cubiques perchés sur leur arbre, des pieuvres plates, des affiches bariolées…

Energie punk

M.S. Bastian est né à Berne, en 1963, sous le nom de Marcel Sollberger. Les arts plastiques l’attirent dès son plus jeune âge. Ses parents, gens prudents, lui imposent un apprentissage de dessinateur en génie civil. «J’ai perdu quatre ans de ma vie, grommelle-t-il. Mais, j’y ai appris à travailler.» Au mitan des années 1980, il suit une formation de graphisme aux Arts visuels de Bienne, où Isabelle Laubscher, née à Bienne, en 1967, suit le cours préparatoire. Dans cette petite école comportant une cinquantaine d’élèves, tout le monde sympathise. Marcel et Isabelle sont camarades. «On a presque le même ADN», sourit-elle. L’amour viendra plus tard.

Ce sont de belles années de liberté créatrice, flambées à l’énergie punk. M.S. Bastian s’ébroue dans la mouvance anarchiste, s’éclate au Centre autonome de Bienne, se réjouit que les artistes ouvrent leurs propres galeries, veut changer le monde au sein du collectif Polstergruppe. Naviguant entre Art brut et bande dessinée, il jubile en découvrant le magazine zurichois Strapazin: «C’était du punk, de la politique, de la liberté… Avec la BD, ma tête s’est ouverte.» Il se lie avec des dessinateurs comme Mix & Remix, Noyau, Anna Sommer, «une petite scène suisse qui essaime partout comme le free-jazz». En matière de 9e art, la Suisse alémanique en était «restée à Globi et Papa Moll, des histoires très…», et là, Isabelle fait les gros yeux et agite l’index de la morale.

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Les pogos jusqu’au bout de la nuit sont révolus. Les artistes exposent actuellement au Musée d’art et d’histoire de Fribourg. Et, en 2018, M.S. Bastian a été nommé Biennois de l’année. Les raccourcis menant de l’underground aux honneurs le laissent songeur.

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Isabelle travaillait dans la publicité. L’artisanat lui manquait, «les petits Mickeys de Bastian me faisaient envie». Ils deviennent un couple à la ville, mais ne mélangent pas tout de suite leurs pinceaux. Ils collaborent une première fois sur un projet de commande autour de Globi, le perroquet bleu cher aux petits Alémaniques, puis sur une campagne scolaire de prophylaxie dentaire.

Leur première grande œuvre à quatre mains, c’est Bastokalypse, trois ans de travail pour une fresque en noir et blanc de 52 mètres de long. Ce fascinant salmigondis mêle Otto Dix, des requins mutants et des bombardiers dentés, le Picasso de Guernica, le squelette de Mickey invité au Jour des morts mexicain, King Kong et Dracula surfant sur la vague d’Hokusai et 1000 autres références évoquant la fin des temps dans son effroyable splendeur. «Je n’aurais jamais réussi à le faire seul», dit Bastian, heureux de partager avec Isabelle les affres et les joies de la création.

Après cet exploit, le couple collabore à 100%. Les œuvres qu’ils produisent deviennent «plus denses, plus détaillées, plus riches». Côte à côte ou dos à dos, ils passent des journées à peindre, à sculpter. Au bout de quelques heures, ils se retournent et, «wow!», découvrent avec admiration ce que leur partenaire a créé. Parfois ils ne savent plus qui a fait quoi. «Il se passe des trucs bizarres», constate Isabelle.

Danses macabres

L’univers d’Isabelle L. et de M.S. Bastian se situe à la tangente de la nursery et de la géhenne, des Silly Symphonies et du no future. Les auteurs estiment que les danses macabres du Moyen Age constituent les premiers Luna Park. Ils hantent les parcs d’attractions, les fêtes foraines, le Jardin des Tarots de Niki de Saint Phalle en Toscane ou Disneyland. Les cartoons les enchantent car ils nient la mort: «Les personnages se font exploser, aplatir, déchirer, ils ne peuvent pas mourir.» Ils comptent travailler les vingt prochaines années sur un projet de train fantôme dont la maquette révèle un labyrinthe truffé de figures spectrales et souriantes.

Sur le mur du fond, une haute étagère accueille tout un petit peuple de souris, de nains, de légumes, de robots et d’extraterrestres. Mickey occupe une place de choix dans ces pépites d’imaginaire collectif amassées au hasard des brocantes et des vide-greniers. Donald, Dingo et Pluto l’accompagnent. On repère aussi Snoopy, Pinocchio, Bugs Bunny, Bob le monstre monoculaire de Monsters & Cie, le génie azuré d’Aladdin, le bibendum Marshmallow de S.O.S. Fantômes, Olive Oyl, Homer Simpson, Astro Boy, Sonic le hérisson bleu, la famille Barbapapa, quelques Teletubbies, ainsi que des cousins suisses, Globi, le lutin Knorrli ou le bonhomme Sugus… Une fois l’an, cette ribambelle de marmousets passe à la baignoire pour retrouver l’éclat du neuf.

Petit fantôme

Au sein du grouillement bigarré, une figure pâle croît et se multiplie. C’est Pulp. D’une blancheur de suaire, il a une tête comme une ampoule, un petit sourire et de grands yeux étonnés. S’ils n’ont jamais voulu d’enfants, Isabelle et Bastian avaient envie d’une «mascotte», d’un «alter ego». Ils ont eu Pulp, «tout blanc, un peu soucieux, ni homme ni femme», et c’est avec plaisir qu’ils alimentent les théories sur l’enfant de substitution. Cette «goutte de lait tombée de la Voie lactée après collision avec une météorite» s’invite chez Hergé, chez Edward Hopper, chez Delacroix, chez Jérôme Bosch même, témoin bienveillant des démons et des merveilles du monde. A Bienne, il a droit à sa statue. Monumental et livide, Super-Pulp dresse ses 5 mètres devant le centre Oméga.

Bastian tire d’un amas de trucs colorés un dessin daté de 1974. Le noir domine dans cette fresque. A droite, une mer d’encre gardée par un vautour. Au milieu, un mont chauve couronné de brouillards lie-de-vin toise une plaine verdâtre où rampent de sournois crapauds crocodiliens. A gauche, l’arbre du pendu, des squelettes et une tombe dont s’échappe un fantôme aux bras tendus et à la langue ballante: la première apparition de Pulp. En réalisant cette œuvre, l’écolier a compris la puissance du dessin. Son professeur aussi qui a proposé d’acheter pour 5 francs le panorama spectral. L’artiste a décliné et s’en félicite encore. Cette dark nativité témoigne d’une inquiétude précoce. Bastian acquiesce: «Déjà petit, j’étais touché par le malheur du monde. Le coup d’Etat de Pinochet au Chili, les guerres m’ont vraiment fait du mal.»

La noirceur des œuvres du couple témoigne des no future présents et passés. L’effervescence vitale s’exprimant en créatures innombrables vient de la galerie d’art africain que les parents de Bastian tenaient à Berne. Il y a découvert le pouvoir des masques et des figurines: «On prend une pièce de bois, on coupe trois petits bouts et elle devient vivante.» Quant à l’inspiration, «il suffit d’ouvrir les yeux, comme Pulp». Parfois Isabelle et Bastian partent marcher dans le désert, là «où il n’y a rien à dessiner», pour se vider la tête – puis remplir des livres d’esquisses.

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Fribourg. Espace Jean Tinguely-Niki de Saint Phalle (rue de Morat 2) et Musée d’art et d’histoire MAHF (Rue de Morat 12). Jusqu’au 27 juin 2021. www.mahf.ch