Ce que murmurent les petites maisons

contemporaines du Japon

Le photographe Jérémie Souteyrat a quadrillé la capitale nipponneà la recherche de ses petites perles architecturales. Plongée dans la vie des quartiers au fil d’un livre et d’une exposition collaborative

Elles habitent les quartiers tranquilles de Tokyo avec une audace silencieuse et secrète. En marge des grands axes où haute couture, urbanisme et tourisme entrecroisent leurs frénésies, loin d’Omotesando où les flagship stores rivalisent de prestige architectural (des bâtiments de Toyo Ito, SANAA, Herzog & de Meuron ou Tadao Ando s’y côtoient), les petites maisons contemporaines du Japon traduisent une mise en forme du quotidien, une mise en espace des modes de vie propres à l’Archipel, traversés par le minimalisme, la notion d’impermanence et le lien entre esthétique et fonctionnalité. Polyèdres miroitants, composition de cubes et de creux, importance du vertical étant donné l’étroitesse des parcelles: à Setagaya, Yoyogi-Uehara ou Yotsuya, ces joyaux étranges et cachés donnent à voir une autre dimension de la ville et de ses environs.

C’est cette facette moins connue de Tokyo et du Japon qu’a capturée le jeune photographe français Jérémie Souteyrat au fil d’un très beau livre, tokyo no ie, et d’une exposition, L’Archipel de la maison, visible dès mercredi 24 juin à la Cité de l’architecture et du patrimoine de Paris, avant une halte suisse romande à Archizoom (EPFL) en septembre.

Tokyo no ie (littéralement «Maisons de Tokyo», avec des textes en français, anglais et japonais et une postface de Kengo Kuma) inaugure un dialogue fascinant entre photographie et bâti contemporain au fil de 36 maisons construites après l’an 2000 et saisies à même la rue. L’Archipel de la maison, elle, est un projet collaboratif avec trois architectes qui permet de pénétrer vingt autres domiciles japonais grâce à des images, des plans, des films et des interviews des habitants et des concepteurs. Ce contenu donne lui aussi lieu à une publication. Se plonger dans cette collection d’habitats, c’est «poser un regard sur l’urbanité et la société [japonaise] en général», mais aussi «s’émerveiller de leur fraîcheur d’inspiration, s’étonner de leur manque apparent d’habitabilité ou d’intimité», tout en cherchant à les comprendre «en étudiant les conditions de leur production», pour reprendre les mots de Manuel Tardits, architecte basé à Tokyo et l’un des auteurs de l’exposition.

De l’extérieur, ces maisons racontent des manières particulières d’articuler les sphères du privé et du public (par ici, une voilure de béton brut dans la banlieue de Tokyo dessinée par le bureau AH Architects entièrement dénuée d’ouvertures; par là, en bordure de mer, dans la préfecture de Kanagawa, une maison-fenêtre signée Yasutaka Yoshimura, dont les vitrages pratiquement tout en hauteur laissent les miroitements de l’eau et du ciel transpercer entièrement le bâtiment). De l’intérieur, elles disent la fluidité des plans et le décloisonnement des espaces, la vie de tous les jours à même le sol, la porosité entre séjour, coucher et bain.

Elles révèlent aussi le bâti dans son statut d’accessoire identitaire, de moyen de différentiation. Au fil de L’Archipel de la maison, on rencontre ainsi cette «Maison de fer» signée Kengo Kuma, à Tokyo, dont le revêtement en tôle pliée et les volumes allongés en forme de wagon reflètent deux chemins, deux voies: voies ferrées des trains miniatures d’un côté, voie du thé (chadô) et des fleurs (kadô) de l’autre, passions respectives des propriétaires. Shigeru Ban, lui, a offert une courbe en demi-lune à cette maison au parc Hanegi-Vista, à Tokyo encore, dont les fenêtres asymétriques fonctionnent comme une mise en cadre de la forêt et de la rue avoisinantes. A Hokkaido, île de l’extrême nord, Jun Igarashi a placé une salle d’eau ouverte sur les chambres au centre d’un parallélépipède de pin rouge; centralité des ablutions et de la chaleur face aux neiges extérieures.

«Poussée ou plutôt posée sur un sol rare, cher et prisé, la maison se rapproche plus d’un produit lié aux modes, de même qu’une voiture, un appareil électrique ou des vêtements», écrit Manuel Tardits à propos des 23 arrondissements de Tokyo, où l’obsolescence du construit est rapide, les tremblements de terre fréquents et l’énorme poids économique du milieu de la construction entretient la nécessité de bâtir. «Un couple nouvellement propriétaire demandera donc assez facilement à un jeune architecte, dont il a vu une publication dans un magazine, de lui dessiner une maison qu’il espère originale», poursuit-il dans son excellent texte d’introduction.

Il y trace une histoire brève et passionnante de la maison japonaise depuis la restauration Meiji, moment clé de la réouverture forcée du Japon au milieu du XIXe siècle. S’y cristallisent de nouveaux rapports entre l’Archipel et l’Occident, entre tradition et modernité. L’architecture devient science, elle est enseignée à l’université, en contraste avec la charpenterie des minka, cet artisanat de l’habitat populaire et vernaculaire dont le savoir-faire décline «bois et torchis pour les murs, parquet et tatami pour les sols, tuiles pour les toits» et «pièces juxtaposées et reliées entre elles par des panneaux coulissants».

Après la fusion avec les formes venues d’Europe qui s’opère jusqu’à la Seconde Guerre mondiale, Kenzo Tange et Kazuo Shinohara réinvestissent la tradition de la maison, chacun à leur manière; délicats pavillons pour le premier, rudesse des matériaux pour le second, en résistance à un confort importé de l’étranger. Tadao Ando et ses ascèses de béton, entièrement tournées vers le dedans (maison Sumiyoshi à Osaka, 1976), ou Toyo Ito et ses tressages en suspension, ouverts sur l’extérieur (Hutte d’argent à Tokyo, 1984), inaugurent une contemporanéité qui reste encore un peu la nôtre.

Autant toutes ces maisons documentent une palette de vécus dans le Japon d’hier et d’aujourd’hui, autant les villas contemporaines constituent une faible minorité en comparaison des myriades d’habitations formatées, produites par des entreprises locales. Pour achever sa sélection présentée dans tokyo no ie, Jérémie Souteyrat a consacré une longue phase au repérage. Ingénieur mécanicien de formation, il se lance à 100% dans la photo au moment de déménager à Tokyo en 2009, après avoir été conquis lors d’un voyage précédent par le métissage du paysage urbain. «J’ai essayé d’écrire à pas mal de bureaux d’architectes, mais ils refusaient de me donner des adresses», se souvient-il. Il compile des infos glanées dans les magazines et sur Internet, les croise avec les données extraites de Google Map, et affine sa cartographie. «Autant que les maisons, c’est la vie des quartiers que j’ai cherché à capter», confie-t-il.

Ecoliers en uniformes, vélos, cerisiers en fleur, ombrelles et fils électriques, les compositions de Jérémie Souteyrat sont habitées par quelques assemblages de gens et d’objets typiquement tokyoïtes. Il imagine déjà une suite à ses images. «Pourquoi ne pas revenir sur ces lieux dans 25 ans, pour y saisir ce qui a changé et ce qui est resté?» Vingt-cinq ans: le temps d’une génération à l’échelle de ces maisons qui vivent au creux des mégapoles japonaises.

«tokyo no ie», par Jérémie Souteyrat, Editions Le Lézard Noir

«L’Archipel de la maison», le livre, par Véronique Hours, Fabien Mauduit, Jérémie Souteyrat et Manuel Tardits, Editions Le Lézard Noir.

«L’Archipel de la maison», l’exposition, du 24 juin au 7 septembre à la Cité de l’architecture et du patrimoine de Paris (www.citechaillot.fr) et du 14 septembre au 1er octobre à Archizoom (EPFL) (www.archizoom.epfl.ch).

Détails sur larchipeldelamaison.com

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Manuel Tardits

Architecte basé à Tokyo

«Poussée ou plutôt posée sur un sol rare, cher et prisé, la maison se rapproche plus d’un produit lié aux modes, de même qu’une voiture, un appareil électrique ou des vêtements»