Horlogerie

Le Musée Guggenheim au poignet 

L’horloger biennois Mido a fait de l’architecture son credo. Et a organisé un sondage sur Facebook pour savoir quel monument inspirerait sa prochaine montre

On connaît les horlogers qui embrassent l’univers de la course automobile, du design ou de l’exploration sous-marine. Mido, propriété de Swatch Group, a décidé de s’attacher au monde de l’architecture. L’idée? Relier l’esprit de la toute petite mécanique de précision avec le gigantisme d’une discipline hautement technique. Au niveau de la différence de taille, difficile d’imaginer contraste plus extrême.

Historiquement, Mido fait remonter ce parallèle à 1934, lorsque la marque sort son modèle Multifort, garde-temps très architecturé pour l’époque, quasi en même temps qu’à Sydney on inaugure le Harbour Bridge et sa spectaculaire arche en acier. Dans les faits, ce rapport au bâti date de 1976, lorsque la manufacture biennoise crée la Baroncelli à partir de deux constructions néoclassiques du XIXe siècle, celles de la Galleria Vittorio Emanuele II de Milan par Giuseppe Mengoni et de l’Opéra de Rennes de Charles Millardet. Suivront dès 2013 les modèles Great Wall, All Dial et Big Ben, respectivement inspirés par la Grande Muraille de Chine, le Colisée de Rome et l’horloge la plus célèbre de la planète.

Design intemporel

En 2017, elle poursuit cette idée que l’horlogerie et l’architecture partagent des valeurs identiques. «Les deux sont le fruit de l’innovation et de la qualité, explique Franz Linder, CEO de Mido qui, en 2018, fêtera le centenaire de sa marque. La qualité est indispensable, vitale même. J’étais à Mexico il y a quelques semaines. J’étais effaré de voir à quel point les bâtiments récents avaient été touchés par le tremblement de terre d’octobre dernier alors que les immeubles les plus anciens n’avaient pratiquement pas bougé. La bonne architecture est aussi celle qui reflète l’époque à laquelle elle a été construite. Elle ne vieillit pas, car son design est intemporel.» Plus important encore dans leurs similarités: les deux domaines répondent à des fonctionnalités claires, à des archétypes. «Un stade accueille des compétitions sportives, un hôtel héberge des voyageurs. Chacune de ces constructions a une fonction précise. Une montre doit l’avoir aussi.»

Pour savoir quel bâtiment nourrirait l’inspiration de ses designers en 2017, Mido a décidé de lancer un sondage sur Facebook. «Pour une marque, le plus compliqué est de connaître les attentes de ses clients, reprend Franz Linder. Mais aussi de leur faire comprendre le message que vous voulez faire passer. Ce genre d’enquête est un excellent moyen de répondre à ces deux interrogations.»

Musée sans salles 

Sur 60 bâtiments, le public a donc choisi le Musée Guggenheim de New York dessiné par Frank Lloyd Wright. «Pour nous, c’était une bonne surprise. Les gens ont plutôt tendance à voter pour un monument qui se trouve dans leur ville. Ici, le consensus s'est porté sur une architecture universelle. Il s’agit non seulement d’un bâtiment iconique de la modernité, mais c’est aussi un objet qui se prête bien à l’interprétation. L’année dernière, nous avions proposé au vote trois modèles à choix de notre montre en hommage à Big Ben. Le premier ressemblait vraiment à l’horloge de Londres tandis que le dernier en était davantage une évocation. C’est celui-ci que les gens ont préféré, car des trois propositions c’était la plus horlogère.»

Ce musée est un bâtiment iconique de la modernité qui se prête bien à l’interprétation

Franz Linder, CEO de Mido

Circulaire et très graphique, le Guggenheim représente en effet un candidat idéal pour se transformer en garde-temps. Fabriqué à 500 exemplaires, le pourtour du boîtier reprend la façade typique du bâtiment tandis que le fond de cadran compose avec la géométrie de la coupole zénithale qui éclaire ce musée dépourvu d’ouvertures. Car de toutes les réalisations de Frank Lloyd Wright, le Guggenheim de New York est sans doute la plus atypique, mais aussi la plus emblématique. Musée sans salles, il se visite en empruntant une rampe en pente douce qui s’enroule en spirale autour d’un puits de lumière, les œuvres étant exposées dans les niches creusées dans ce parcours qui tourne en rond.

Pile d'assiettes 

Lancé en 1937, le projet sera émaillé d’une série de mésententes entre son concepteur et l’artiste allemande Hilla Rebay. C'est pourtant elle qui a convaincu Solomon Guggenheim de faire appel à l’architecte américain, célèbre pour ses villas basses, qui entretiennent un rapport fondamental avec la nature qui les environne. Au point que plus de vingt ans séparent le désir du commanditaire d’origine suisse de construire un musée pour y abriter sa fabuleuse collection d’art et l’inauguration de celui-ci.

Wright a déjà 70 ans lorsqu’il reçoit cette commande dont il sait qu’il sera sa dernière grande réalisation. Il y voit l’opportunité de couronner sa carrière avec un ouvrage hors pair. L’architecte se souvient de ce parking au sommet duquel il rêvait d’implanter un planétarium. Pensé en 1924, ce bâtiment circulaire qui menait l’automobiliste vers les étoiles n’avait jamais vu le jour. Admirateur des architectures antiques, Wright va ressortir son plan inspiré de la ziggurat, cette pyramide à degrés inventée en Mésopotamie, berceau de la civilisation. Mais va l’envisager inversée en la posant sur la pointe, le bâtiment s’élevant en s’évasant «en pile d’assiettes».

Incontournable chef-d'œuvre

C’est aussi la première fois qu’il peut construire à New York, ville qu’il trouve trop dense, trop enserrée dans la forêt de ces buildings. En 1945, Wright présente la maquette du bâtiment. La presse se déchaîne, compare l’édifice à un ressort. Hilla Rebay trouve de son côté qu’un musée sans murs droits va à l’encontre de toute logique muséographique. Wright fait des concessions, mais Solomon Guggenheim traîne à ouvrir le chantier. Le projet patine. La mort du milliardaire en 1949 va le relancer.

Son testament octroie 2 millions de dollars aux travaux du musée. Son héritier, Harry Guggenheim, décide d’honorer rapidement les dernières volontés de son père. Wright meurt en avril 1959 à l’âge de 91 ans, sept mois avant l’inauguration du musée qui deviendra avec le temps son incontournable chef-d’œuvre et l’un des bâtiments les plus reconnaissables au monde. «Les choses auxquelles vous croyez vraiment arrivent toujours, a écrit un jour Frank Lloyd Wright. Et c’est cette croyance qui fait qu’elles se réalisent.»

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