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Depuis Savile Row, le prestigieux tailleur Henry Poole se déplace trois fois par an en Suisse. A Genève et Zurich, son maître coupeur rencontre des clients helvétiques de l’establishment pour leur confectionner des costumes «bespoke». Plongée dans le monde du sur-mesure à domicile

«Le 45, de préférence.» Il connaît les horaires par cœur, la configuration des trains aussi. «Les Intercity à étage sont mieux, pour y glisser une valise.» Alan Alexander vit à Londres, mais vient depuis huit ans en Suisse. Genève, puis Zurich, par le rail, trois fois par an. Henry Poole & Co., la vénérable maison de Savile Row (la rue londonienne des tailleurs) dont il est l’actuel directeur et le senior cutter (maître coupeur) en titre, rend visite à ses clients helvétiques depuis plus de quarante ans.

Nœud papillon et barbe d’hermine, Alan Alexander ne voyage jamais sans sa malle au trésor aux coins renforcés. Quarante kilos: des costumes en cours de confection, des échantillons de tissus. Aussi une pelote d’épingles et un savoir-faire unique. Il rencontre en moyenne une dizaine de clients dans chacune des deux villes suisses, à différents stades d’essayage des costumes bespoke qui sont amoureusement confectionnés à Londres, à un jet de pierre de Piccadilly, le quartier historique des tailleurs. Le bespoke? L’art de la grande mesure – la confection de costumes sans patrons génériques ni modèles, entièrement à la main, et totalement adaptés à la morphologie et aux desiderata du client. Du sur-mesure, en mieux.

Cela pourrait être l’heure du thé. Le timbre est feutré. L’atmosphère? Feutrée. La moquette, feutrée. Nous sommes au troisième étage de l’Hôtel d’Angleterre. Vue avantageuse sur le lac et la Cité de Calvin. Dans la chambre, Alan Alexander, cet Anglais de carte postale. Complet veston impeccable, chic calme et allure imperturbable. Keep calm and carry on. Impossible de laisser de côté le cliché. Le senior cutter (celui qui prend les mesures, réalise les patrons et coupe les tissus), mètre ruban autour du cou, est cette fois accompagné de son apprenti, Thomas Pendry – costume trois pièces, œil rieur et moustache en guidon.

En face d’eux, un homme en bras de chemise. Il vient d’ôter la veste encore couverte de fils – le faufilage – qui semble le satisfaire au-delà du descriptible. Stéphane Voisard est avocat, jeune, et goûte le raffinement sans commune mesure que confère aux silhouettes le travail séculaire des magiciens du Row. Il en est au premier essayage du quatrième costume qu’il se fait faire par la maison Poole. Séance de fitting, durant laquelle la version du costume ébauchée à Londres est pour la première fois essayée. Elle est à ce stade affinée et «sculptée» plus près du corps du client. Seuls gestes techniques pratiqués en Suisse: des marques de craie et la pose de quelques épingles, avant le retour dans les ateliers du 15, Savile Row.

Une quarantaine de personnes officient à Londres. Le prix des costumes (un deux-pièces à partir de 4000 livres, soit 6000 francs, TVA de 20% incluse et remboursée) ne décourage pas une clientèle toujours plus nombreuse, y compris de la jeune génération. Trois mois en moyenne de la commande à la livraison. Mille cent costumes environ fabriqués chaque année.

«Le pantalon pourrait être un peu plus slim, don’t you think? » interroge l’avocat, d’une voix amortie. «Sure» , répond la voix – feutrée – du maître coupeur, qui, après avoir subrepticement léché sa craie, fait une nouvelle marque sur le vêtement. Les sourcils seront restés froncés un dixième de seconde, le temps de la demande un brin iconoclaste. Tout se passe dans un raffinement affable, among gentlemen, on l’aura compris.

Les clients suisses de la maison sont banquiers, avocats, traders, etc. La majorité vient grâce au bouche-à-oreille, les plus jeunes se renseignent sur Internet. Plus besoin, en tout cas, d’être recommandé pour intégrer la prestigieuse coterie. Que cherche-t-on en s’adressant à de tels artistes de l’élégance? «D’abord un costume dans lequel je me sens vraiment bien et élégant, répond Stéphane Voisard. J’ai aussi toujours beaucoup aimé les costumes de style anglais, qui, malgré une légende tenace, n’ont rien d’engoncé ou de passéiste. Il y a ensuite l’argument social: j’ai dès le départ considéré comme important que mon costume soit monté par des gens qui sont employés sur place, travaillent à des horaires décents et sont payés correctement. Avec ce côté artisanal, j’ai le souci de maintenir une voie traditionnelle, d’échapper à la standardisation trop forte du prêt-à-porter, et d’y trouver mon compte financièrement. Ce sont des costumes qui durent, grâce à leur qualité, et qui résistent aux changements de mode.»

Après s’être beaucoup renseigné et avoir essayé un autre tailleur du Row, c’est chez Henry Poole que l’avocat jurassien d’origine a trouvé cet équilibre subtil, entre tissu et coupe, tradition et goût du jour. «C’est exactement comme avec le vin, la gastronomie ou toute autre forme d’artisanat. Quand vous devenez connaisseur et que vous avez trouvé ce qui vous correspond, cela devient assez addictif.» Tout repose sur cette science des tailleurs sur mesure – ce génie qui consiste à sublimer les corps en s’adaptant à la morphologie du client – et sur le supplément d’âme que ce genre de costume apporte. La raison d’être du bespoke. «Le travail est tellement personnalisé et précis que cela vous met presque à nu, poursuit Stéphane Voisard. Mais cela vous donne au final une grande confiance en vous.»

Deux critères, toujours selon l’avocat: «La qualité du tissu, la coupe, le fait que le costume tombe vraiment bien, qu’il colle à votre corps sans vous boudiner. Ensuite, le costume bespoke n’est par définition fait que pour vous. C’est assez incroyable de savoir mon patron archivé à Londres avec ceux de personnages très célèbres. Vous avez l’impression de faire partie d’une histoire, même si pour les clients de ma génération, ce n’est pas ce qui compte le plus.»

De l’histoire, Henry Poole en a pourtant à revendre: fondateur du Row, le tailleur, qui existe depuis 1806, est le premier à s’être installé, en 1828, dans le quartier. La liste de clients illustres est innombrable. Napoléon III, alors en exil à Londres, a été la première tête couronnée à lui délivrer un Royal Warrant of Appointment. Les certificats royaux – le droit d’utiliser les armoiries des monarques comme preuve du savoir-faire et de la réputation –, Henry Poole les collectionne. Il en détient quarante.

La maison est aujourd’hui titulaire d’un certificat de la reine Elisabeth, car elle fabrique aussi les livrées des domestiques de la maison royale. «Nous sommes reconnus par les monarques anglais depuis la reine Victoria [ Royal Warrant en 1869], sans interruption jusqu’à aujourd’hui, précise Alan Alexander. Et nous travaillons toujours de la même manière. Jamais nous n’avons fait ici autre chose que du bespoke. » Autre figure du «tableau de chasse»: le prince de Galles, qui deviendra Edouard VII en 1901 – accessoirement un immense dandy –, pour qui Henry Poole a inventé le smoking.

Dans cette lignée de prestige, les clients actuels cherchent toujours la même chose: «La qualité de fabrication, celle des matériaux, et notre style, indique Alan Alexander. Tout est fait à la main. Nos costumes ne sont pas conçus pour une seule saison mais pour durer.» En majorité, les clients demandent et redemandent du classique. «Mais quelques-uns, plus jeunes, veulent des costumes qui reflètent aussi le goût du jour.» Shocking?

C’est le cas de l’avocat de 34 ans. «Parfois, je ressens chez eux un peu le poids de la tradition. Je me souviens par exemple avoir eu un long débat avec M. Alexander pour savoir s’il fallait ou non avoir des revers à ses pantalons. Eux n’aiment pas sans revers, c’est très clair! J’ai dû bien spécifier que personnellement je n’en voulais pas…»

Les tailleurs du Row un peu conservateurs? «Je n’ai objectivement rien à leur reprocher, bien au contraire. La qualité de leur travail et de leur service est de tout premier ordre. Mais ils devraient peut-être aussi attirer une clientèle plus jeune, poursuit Stéphane Voisard. Suivre les tendances, non de mode passagère, mais de fond comme précisément celle des pantalons plus étroits, par exemple. C’est un compromis mineur à trouver.»

A part Anderson & Sheppard, tous sur le Row ont le style ajusté et structuré, caractéristique de l’art tailleur d’outre-Manche. Dans la chambre bleue et l’atmosphère vieillotte un rien pincée de l’Hôtel d’Angleterre, Alan Alexander se défend: «Le style Savile Row est relatif, nuance-t-il. Le bespoke est par définition très adaptable. Par ailleurs, nous voyageons beaucoup à la rencontre d’une clientèle toujours plus mondialisée. On accorde notre style au goût du client.»

N’empêche. Un article sur Henry Poole en visite à Genève? Gosh! Là où d’autres n’auraient pas réfléchi à deux fois face à l’opportunité de «communiquer» sur une pleine page, chez Henry Poole, il aura fallu argumenter, montrer patte blanche. Convaincre les membres de la famille Cundey, propriétaire de la marque, de donner favorablement suite à une requête inhabituelle pour eux. Sur un ton feutré…

www.henrypoole.com

«C’est comme avec le vin ou la gastronomie. Quand vous devenez connaisseur, cela devient assez addictif»