Il existait quelques laques de Coromandel sous l’époque Ming (fin du XVe siècle), mais ils ont surtout connu leur apogée en Chine sous le règne de l’empereur Kang-Hi (1662-1723). Bien qu’il s’agisse d’un art chinois, les fameux paravents portent le nom d’une côte du sud-ouest de l’Inde, baignée par le golfe du Bengale. Rien ne l’atteste, mais dans les articles dédiés à cet art on lit qu’ils ont été nommés ainsi parce que c’est dans ces ports indiens qu’ils étaient transportés à bord des navires de la Compagnie des Indes avant d’être exportés vers l’Europe.

Aucun écrit n’a non plus raconté précisément la technique de cet art, la transmission de ce savoir-faire se faisant de manière orale. Sans entrer dans le détail, il s’agit d’une technique qui pourrait s’apparenter au «champlevé», une gravure en creux qui sera remplie de matière. Tout d’abord une feuille de bois est recouverte d’une toile enduite d’une colle mélangée à de l’ardoise pilée. La matière est poncée, puis recouverte d’une couche de laque, puis poncée, puis laquée, ainsi de suite jusqu’à obtenir une matière de quelques millimètres, suffisamment épaisse pour être gravée, sans atteindre le bois. Dans les creux, l’artiste verse ensuite des pigments de couleur.

Quand on pense «paravents de Coromandel», on songe immédiatement à Gabrielle Chanel. Elle en aurait possédé 32. Dans son appartement du 31 rue Cambon, elle en a usé à sa guise, enchâssant certains dans les murs, usant des autres comme de parois mobiles pour modifier son intérieur. Voire cacher les portes lorsqu’elle avait des invités. Mademoiselle Chanel avait le don de savoir puiser dans ce qui l’entoure pour tout réinventer, se créant une vie et un style sur mesure. Elle eut aussi la chance de croiser des gens de goût qui l’ont aidée à faire émerger le sien. Des initiateurs du beau. L’un d’entre eux fut le peintre et photographe José Maria Sert, l’époux de son amie Misia. «C’est avec José Maria Sert que Chanel apprit à apprécier les somptuosités à la Bakst, les objets rares, les beaux miroirs, les bois dorés, des paravents comme elle n’en avait jamais vu, ses premiers Coromandel, et avec lui qu’elle apprit à mélanger les époques et les styles.» *

Dans l’appartement du 31 rue Cambon, huit paravents de Coromandel veillent comme des sentinelles. Ils ont traversé les mers et les siècles. Leurs couleurs sont passées mais pas leur charme. Sur l’un d’eux, l’œil repère un oiseau perché sur une branche. Un sentiment de déjà-vu.

* Le Temps Chanel, Edmonde Charles-Roux, Editions La Martinière/Grasset. Mars 2005.