SLASH/FLASH

Naomi/Une canette de Coca

Et si les people qui nous font rire ou les créateurs qui nous inspirent n’étaient que des avatars? C’est ce genre de questions que pose cette chronique. Au rayon «pop culture» rien ne se crée, tout se réchauffe

Rien ne se crée plus. Tout se recycle, désormais. Les couches-culottes, les capsules de café, les laitues défraîchies, les ex. Et même les top-modèles des années 1980-1990 qui n’en finissent pas de revenir hanter les podiums qu’elles arpentent de leurs longues jambes de hérons empaillés-liftés, saluées comme des Lazare récidivistes et bimamelues. En tête de leur cortège: Naomi Campbell.

Je l’avoue. Agacé par la prétention de la Britannique, par sa façon de se blottir comme une poule tout en se prétendant une rebelle, fouetté par son opportunisme qui l’autorise à s’accrocher aux bras de protecteurs aussi louches que riches tout en appelant Mandela «papa», chiffonné par son aptitude à pourfendre l’oppression tout en jetant des téléphones à la tête de ses assistantes, irrité par sa promptitude à se faire passer pour une victime du racisme alors qu’elle aurait engrangé quelque 30 millions de gains, je m’apprêtais à lui tailler un costard à base de canettes de Coca recyclées. Message: cette femme est une opportuniste plus douée dans la récupération des bonnes causes et dans le recyclage de sa propre image que dans la constance sincère. Et puis… Et puis, j’hésite. Et si sa versatilité de panthère onctueuse était, en fait, une leçon de survie?

Naomi Campbell est née à Londres, il y a de cela bientôt 50 ans (oui, elle ne les fait pas, merci maman, merci ses chirurgiens). Fille d’une danseuse, elle a du sang jamaïcain et chinois dans les veines et n’a jamais connu son père. Est-ce pour cela qu’elle s’attachera, plus tard, au cou d’hommes de pouvoir plus âgés qu’elle, Robert de Niro, Flavio Briatore, Lenny Kravitz, Mike Tyson ou l’entrepreneur russe Vladislav Doronine? Sigmund répondrait que oui, mais moi, bien sûr, je me garderais de tomber dans la facilité… Un jour qu’elle fait du shopping, Naomi est repérée par un agent. Elle a 15 ans. La mode se rue sur sa plastique extraordinaire, ses yeux qui changent trois fois de couleur par seconde et sur sa fameuse démarche qu’elle a exercée toute petite dans le corridor. Premières couvertures à 16 ans. A l’époque, Naomi fait partie de l’élite des super-modèles, les Claudia, Linda et autres Cindy qui carburent aux millions. Mais elle ne gagne, il est vrai, pas très bien sa vie: la pub ne veut pas d’une Noire, sauf à jouer les panthères exotiques. Ses frasques dépassent bientôt ses cachets, son agence la vire.

Commence alors une drôle de carrière. Alors que ses copines se sont rangées des podiums (en épousant un homme riche, en gérant leurs contrats entre deux séances de kundalini), Naomi se conduit comme le vilain canard de la bande. Elle entre en cure de désintox, maltraite son personnel, s’affiche avec des magnats pas toujours recommandables, exécute ses peines de travaux publics en convoquant la presse pour se faire photographier habillée couture en train de récurer des toilettes, martyrise ceux qui la croisent. Le summum de cette dark side arrivant quand elle accepte, dans des conditions floues, des diamants de l’ex-président du Liberia, Charles Taylor…

Mais en même temps, elle prête son image à des causes humanitaires, milite pour l’égalité, récite des discours qui sonnent (presque) juste, parle sincèrement de la difficulté qu’il y a d'être aimée quand l’on est Noire, femme et que l’on a du pouvoir…

Alors? Alors, Naomi illustre bien qu’entre l’égoïsme et la compassion, l’instinct de survie et le libre arbitre, l’opportunisme et la volonté, l’intermittence et l’engagement, le coup de boule et le coup de foudre, la séparation est bien mince. Aussi mince que la paroi d’une canette de Coca.


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