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Natacha Ramsay-Levi: «Je suis attachée à une forme de complexité»

Directrice artistique de Chloé et présidente du jury du prochain Festival international de mode à Hyères, Natacha Ramsay-Levi est parvenue à encanailler la maison française sans en trahir le foisonnant héritage

La bohème s’encanaille. Pendant longtemps, on a perçu la femme Chloé comme une créature éthérée gambadant dans la nature en robe fluide. Mais depuis l’arrivée de Natacha Ramsay-Levi à la direction artistique de la maison française, en 2017, ce cliché a gagné en épaisseur, en consistance. Ancien bras droit de Nicolas Ghesquière, d’abord chez Balenciaga, puis chez Louis Vuitton, cette charismatique Parisienne de 39 ans a l’art de provoquer des rencontres esthétiques inattendues.

Ici, le flou flirte avec des pièces tailleur à la coupe chirurgicale, là, les combinaisons à imprimé seventies ricochent sur des bottines de bikers à bout pointu. Les décolletés descendent jusqu’au nombril, les mailles sont maintenues par d’imposants bijoux dorés. La tension est palpable, ça sent la perversion bourgeoise à plein nez. Et c’est follement Chloé. Chic, dynamique, foisonnant, audacieux. Et surtout, portable. Le genre de vêtements que peuvent s’approprier des personnalités aussi différentes que l’actrice Isabelle Huppert, l’artiste Mai-Thu Perret et la chorégraphe Cécilia Bengolea. «Donner aux femmes la liberté d’oser être elles-mêmes», dit le slogan de la maison, fondée en 1952 par Gaby Aghion. Il a rarement sonné aussi juste.

Cerise sur la mousseline de soie plissée, «NRL», comme disent les Anglo-Saxons, présidera en avril le jury mode du 34e Festival international de mode, de photographie et d’accessoires de mode à Hyères. A Paris, chez Chloé, entretien avec un bourreau de travail, une mère de famille, une amie fidèle, une amoureuse. Bref, rencontre avec une femme moderne.

T Mag: En tant que représentante d’une grande maison de mode, en quoi est-il stimulant de présider le jury d’un festival dédié à la jeune création?

Natacha Ramsay-Levi: Cela permet de continuer à apprendre, de s’ouvrir l’esprit. C’est passionnant d’être confrontée à de très jeunes designers, de connaître leur point de vue sur la mode et le monde. Et puis, chez Balenciaga et chez Louis Vuitton, j’ai toujours adoré mettre en place des équipes, m’assurer que chaque créatif se trouve au bon endroit, que ses capacités soient mises en avant. Je suis heureuse de me replonger dans ce type de réflexion dans le cadre du festival: qu’est-ce que je souhaite pour un candidat, que lui conseiller, etc.

Qu’est-ce qui vous a frappée dans les 47 dossiers que vous avez étudiés?

La moitié proposait du menswear avec une vision très intéressante de la masculinité, que les designers soient des hommes ou des femmes. Les collections de mode féminine étaient un peu plus scolaires. Certaines ont été écartées parce qu’elles véhiculaient une image un peu figée, comme une femme tout en nappe à carreaux avec un petit tablier ou une Marie-Antoinette assise sur un canapé. Or il s’est passé pas mal de choses pour les femmes depuis le XVIIIe siècle ou depuis les années 1960.

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Ces propositions contredisent une époque qui libère la parole des femmes. De même, les microrobes signées Hedi Slimane pour Céline ont récemment suscité une rare vague d’indignation. Le retour du puritanisme?

Ce sont principalement des Américains qui se sont offusqués du travail de Hedi Slimane, car ils ont une tout autre approche de ce qu’on a le droit de dire ou de faire. Moi, je préfère cette spécificité européenne – et peut-être française – dont le postulat est: «Nous sommes des femmes libérées, mais on a toujours envie de mettre des minijupes et de se faire draguer.» Sans pour autant que cela instaure un rapport cauchemardesque entre les deux sexes. Je suis attachée à une forme de complexité qui nourrit le débat. J’aime l’idée de ne jamais être complètement en accord avec quelque chose.

Comment êtes-vous parvenue à introduire cette complexité chez Chloé tout en respectant l’héritage de la maison?

C’est un challenge qui n’est pas évident à relever, car tout le monde a une vision de ce que devrait être ou ne pas être la maison, les clientes, les vendeurs, les journalistes, la direction. Il faut jongler avec tous ces points de vue et réussir à dire: «Chloé, c’est bohème, mais c’est aussi ça.» Cette marque a 70 ans d’histoire, plusieurs chapitres s’y sont superposés. Le panel des possibles est immense. Je pense par exemple à cette pub d’un parfum époque Karl Lagerfeld. Le slogan disait: «Pour les femmes excessives et provocantes», et c’était du pur Chloé. N’oublions pas que Gaby Aghion, la fondatrice de la maison, était une personnalité extrêmement libre et avant-gardiste. Dès le début, elle a voulu accompagner différents types de féminité avec un prêt-à-porter parfois drôle, parfois insolent, parfois doux, mais toujours désirable et vivant. Des vêtements pour des femmes qui travaillent, qui s’occupent de leurs enfants, qui sont en tout cas dans une forme d’engagement, de mouvement.

Est-ce à dire que la marque est féministe?

La maison n’a pas vocation à avoir un discours politique. Cela ne m’empêche pas de faire naître des messages pour affirmer la puissance féminine, un thème qui m’est cher. Pour ma première saison, j’ai créé un bijou baptisé Féminités [un nu féminin inspiré des travaux des sculpteurs Ana Mendieta et Gaston Lachaise] qui rappelle une époque très ancienne, avant les religions monothéistes, où la femme était considérée comme un dieu. Un symbole que Chloé a tout de suite adopté et qui est toujours présent. De même, pour le printemps-été 2019, certains t-shirts montrent des mains jointes en forme de triangle. C’est un geste féministe qui ne proclame rien en tant que tel. Il affiche simplement la fierté d’être femme.

Dans vos créations, vous évoquez volontiers cultures élitistes et populaires – Stéphane Audran, la muse de Claude Chabrol, et David Bowie par exemple. Pourquoi ce melting-pot est-il important?

Chloé est une maison démocratique qui doit rester facilement compréhensible, c’est-à-dire que même si vous ne travaillez pas dans la mode, vous pouvez apprécier ce que vous voyez. J’aime bien référencer des choses que tout le monde connaît, car chacun peut y trouver un souvenir, une émotion. Les clins d’œil plus pointus permettent, eux, d’ouvrir de nouveaux horizons.

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En parlant de souvenirs, quels étaient vos premiers liens avec les vêtements et la mode?

Petite, j’étais déjà obsédée par les vêtements, ce qu’ils expriment, ce qu’ils donnent comme allure. En plus, ma grand-mère était couturière, j’avais ma propre machine à coudre et je bidouillais mes propres habits. A l’adolescence, j’ai commencé à me faire des looks improbables. Comme j’étais hyper-timide, c’était ma façon de parler de moi, de dire où je me situais dans la vie.

Qu’est-ce qui vous a convaincue d’en faire votre métier?

J’ai fait des études d’histoire et, vers 20 ans, j’allais commencer un nouveau cycle très accaparant, car je voulais partir vivre en Afrique. Tout d’un coup, quelque chose m’a prise aux tripes, j’étais comme au bord d’une falaise. J’ai réalisé que je voulais faire de la mode. Ça ne plaisait pas à ma famille, notamment à mon père, un éditeur très à gauche qui voyait ça comme de la pub. Je me suis dit: «J’assume», et j’ai découvert que 10 000 voies étaient possibles, sans pour autant tomber dans la caricature.

Après vos études de mode au Studio Berçot, vous avez travaillé pendant quinze ans aux côtés de Nicolas Ghesquière. Une telle fidélité, c’est rare…

A mes yeux, c’est le designer le plus doué de sa génération, il passe son temps à explorer de nouvelles pistes, son talent est infini. Il m’a toujours poussée vers des endroits où je ne serais jamais allée seule et où je n’irais toujours pas seule demain. Et humainement, c’est quelqu’un que j’adore. Ses exigences, sa recherche de précision et de qualité donnent envie d’aller au bout des choses.

Se retrouver en première ligne, est-ce vertigineux?

C’est parfois compliqué de devoir faire des choix sans avoir quelqu’un à qui en référer. Mais ce qui est génial, c’est de pouvoir choisir les gens avec lesquels je travaille. Pas seulement au sein du studio mode, mais à tous les niveaux. Je pense au duo de graphistes M/M, au photographe Steven Meisel, à la créatrice de bijoux Ligia Dias ou encore à l’artiste Rithika Merchant pour ne citer qu’eux. Avant, je n’avais pas les moyens d’échanger de façon concrète avec les gens que j’admirais. Désormais, je peux constituer ma propre galaxie, pas pour me faire briller moi, mais pour mettre en valeur d’autres talents et nourrir ainsi des projets, un propos. Je suis quelqu’un d’assez communautaire, mais je n’ai pas du tout besoin de régner sur la troupe. Je ne sais pas tout faire et, de toute façon, on ne pratique jamais ce métier seul.

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