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mode masculine

La nature, dernier refuge de l’homme

Les collections masculines de l’automne-hiver 2015-2016 sont un hymne à la nature. Les hommes se fondent dans des couleurs de forêt pour affronter la cité. Qui chasse qui?

Que reste-t-il de nos refuges? Ces endroits loin du monde, du bruit et des interférences. Il n’est pas aisé de retrouver ce souffle, ce poumon vierge. Regardez marcher les hommes dans les rues, regardez-les se mouvoir à vive allure sans même voir le ciel, couvert de panneaux publicitaires, de lumières artificielles, l’horizon barré de bâtiments. La ville a tendance à tout engloutir dans sa fièvre. Mais sous la couche épaisse de ce que l’on piétine chaque jour, il y a le sol, la terre, la nature perdue.

«Eh bien, puisque tu ne peux être mon épouse, au moins tu seras mon arbre. Toujours tu serviras d’ornement à mes cheveux, à mes cithares, à mes carquois»*, furent les mots du dieu Apollon à Daphnée, la fille du dieu fleuve Pénée, après que son père l’eut transformée en laurier pour échapper aux poursuites d’un Apollon trop amoureux. Depuis, la couronne tressée de ses branches est le symbole ultime de l’apogée, du succès et de la magnificence. La nature, de ses feuilles, élève les hommes.

Se fondre n’est pas le but de la mode. Chaque saison, l’homme qui a le souci de son apparence se transforme, affiche sa volonté d’exister à travers le paraître.

L’homme et la forêt

Lors des défilés automne-hiver 2015-2016, on a pu observer comme un retour aux sources s’opérer sur les podiums: l’écorce et les feuilles mortes devenant une palette de couleurs chez Kolor, ou Salvatore Ferragamo qui a recouvert le ­catwalk de terre. C’est l’esprit d’une nature enveloppante, d’une énergie débordante qui revient et reprend ce qui lui appartient de droit: les hommes. Hommage à la nature aussi chez Ermenegildo Zegna. A l’entrée du défilé, une odeur de terre fraîchement retournée embaume l’atmosphère frénétique de la Fashion Week milanaise. Lorsque le show commence, les modèles s’enchaînent et défilent dans un décor de forêt duquel ils apparaissent puis disparaissent lentement. Ferragamo se joue des sens pour faire ressurgir les instincts primaires. Les couleurs sont celles des bois, du gris olive, du kaki, du vert mousse, toutes ces teintes se mêlent pour former une garde-robe forestière.

L’homme reprend sa place dans son habitat naturel. Il n’est pas caméléon, mais il possède une sorte d’homochromie active lui permettant de se vêtir des textures, couleurs et formes de la nature. Il est visible, mais subtilement. Le but n’étant pas de se cacher pour ne pas se faire prendre, mais plutôt de se faire plus discret pour mieux attraper. Qui sait, le loup du Petit Chaperon rouge apprendra peut-être quelque chose cette saison? L’homme ne se travestit pas, il vêt ce qui lui va, du brut, du vierge et entre ainsi en communion avec la nature.

Dolce & Gabbana et Alexander Wang dévoilent des imprimés feuilles qui, légèrement stylisés, font office de camouflage somptueux. Loin du cliché de Robinson, voilà plutôt des Adam modernes à la recherche d’un nouvel Eden. C’est ainsi que la nature s’impose à l’homme et non le contraire. Marcel Aymé, dans sa pièce Clérambard, parle de la forêt comme étant «encore un peu du paradis perdu. Dieu n’a pas voulu que le premier jardin fût effacé par le premier pêché»**.

Nature vivante

Les designers reviennent à l’essentiel, aux racines; ces arabesques souterraines germent à la surface des vêtements et habillent les silhouettes. Dries Van Noten les a affinées pour ne laisser que les plus précieuses et les positionner par touches sur ses pièces. Chez Louis Vuitton, le motif, superbe, est plus général et repris sur manteaux et pantalons. Salvatore Ferragamo crée à partir de cette végétation un véritable thème explosif de légèreté. Avec une particularité: à la prolifération de la flore s’ajoute celle de la faune. La libellule aérienne repose sur un blazer, la chouette observatrice domine sur un pull alors qu’une nuée de moineaux s’envolent sur un manteau. La figuration de l’animal est minutieuse par sa broderie sublime.

Ce n’est pas le seul travail d’exception que l’on aura remarqué pendant cette Fashion Week 2015. Balenciaga a également su laisser une empreinte. Déjà par la mise en scène du défilé sur fond de bâtiment ultramoderne et mousse verte, mais aussi par les vêtements qui épousent la forme de la pierre. La roche est le fil conducteur de cette collection, que ce soit dans les couleurs pour l’infinité de nuances de gris utilisées, pour les matières froides et rigides ou encore les textures où Alexander Wang a joué d’un mimétisme avec la falaise. Cet imprimé qu’il a créé est étonnant: tandis que le camouflage ordinaire se confond avec les feuilles, celui-ci imite les récifs, la montagne et ses anfractuosités naturelles.

Autres éléments végétaux mis à l’honneur: les fleurs, chez Dior notamment. Kris Van Assche les fait sécher et les expose dans des broches posées sur vestes et casquettes. Comme un petit bout de jardin à porter sur soi, ces différentes variétés ornent la collection et lui apportent une fraîcheur qui, malgré leur flétrissement, viendrait à manquer en cas d’absence pour rendre les tenues moins formelles, un peu plus sensibles. La couleur jaune lichen présente à la fin du show a un effet similaire, elle finit certaines tenues, sur d’autres elle est prédominante et reprend un peu la forme d’origine de la parmélie des murailles, scientifiquement nommée Xanthoria parietina. Celles qui n’étaient que des touches de couleur deviennent, au fur et à mesure des looks, un motif à part entière qui s’étale sur des surfaces étendues.

Ces différentes maisons, en mettant la nature et toutes ses composantes en scène, ont fait éclore ce qui manque à l’automne et à l’hiver. La nature est une dorure ternie par le paysage urbain. Le vêtement joue cette saison la carte de l’hommage discret et sincère, comme des taches dans la grisaille, un retour à l’état de soi.

* «Métamorphoses», Ovide, Livre I, Ed. Les Belles Lettres, 2003** «Clérambard», Marcel Aymé, Ed. Grasset, 2006

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