architecture

Du navire amiral au vaisseau fantôme

Le chantier de prestige de la ville d’Hambourg cumule retards de livraisons et dérapage des coûts. Un rapport – non encore public – de la Commission d’enquête parlementaire d’Hambourg sur le sujet met en cause les politiques, la société du BTP et le cabinet d’architectes Herzog & de Meuron

Du navire amiral au vaisseau fantôme

Le chantier de la Philharmoniede l’Elbe à Hambourg cumule retardsde livraisons et dérapage des coûts. Un rapport met en cause les politiques, le maître d’œuvre et le cabinet d’architectes Herzog& de Meuron

Du sommet du chantier, la vue est à couper le souffle: vers l’ouest, tous les clochers de Hambourg se détachent sur fond de ciel gris-bleu; vers l’est, sur l’autre rive de l’Elbe, les grues du port commercial s’alignent sur des kilomètres. Par beau temps, la vue longe le fleuve jusqu’à son embouchure, pourtant distante de 160 kilomètres… Si les travaux s’étaient déroulés comme prévu, les habitants de Hambourg pourraient jouir de cet extraordinaire panorama depuis près de cinq ans. Mais rien n’a fonctionné comme prévu sur le chantier de la Philharmonie de l’Elbe. Cet élégant projet architectural aux allures de voilier, sorti des bureaux du cabinet d’architectes suisse Herzog & de Meuron, aurait dû être inauguré en 2009. Mais la livraison de la salle de concerts, de l’hôtel et des appartements de luxe qui la jouxtent a été repoussée à 2017, et un nouveau report de la date de livraison n’est pas exclu. Pire, les coûts de ce projet pharaonique sont passés, au fil des ans, de 187 à 865 millions d’euros. Là encore, de nouveaux dérapages sont encore possibles.

Le désastre a pris de longue date un tour judiciaire et politique. Cette semaine, l’hebdomadaire Der Spiegel a publié des extraits de l’ébauche très détaillée – 724 pages – du rapport d’enquête parlementaire commandé par l’opposition. La classe politique, le maître d’ouvrage Hochtief et les architectes sont tous mis en cause dans ce texte encore confidentiel, dont la version définitive devrait être publiée début mai. L’ancien maire de la ville-Etat, Ole van Beust (CDU), est mis en cause pour s’être intéressé trop tard aux détails du projet. Le géant allemand du bâtiment Hochtief, choisi sans appel d’offres, est accusé d’avoir dès le début minimisé les coûts pour ne pas alerter l’opinion. La société publique chargée de la réalisation du projet est jugée «incompétente», tandis que le cabinet d’architectes n’aurait, pour sa part, à plusieurs reprises pas tenu ses délais, aggravant le chaos sur le chantier. En outre, les parties commerciales (hôtel, appartements) du projet seraient sur plusieurs points «en contradiction» avec l’activité publique de la salle de concerts. Interrogé, le porte-parole du cabinet d’architectes se refuse à tout commentaire.

«Dès le début les choses étaient mal engagées», résume Florian Kaiser, le porte-parole du groupe parlementaire régional néocommuniste Die Linke, le seul parti, avec le FDP, à ne pas avoir été au pouvoir à Hambourg depuis le début du projet, en 2006. «Il n’y a jamais eu le moindre contrôle sur le projet. L’autorité politique et les entreprises concernées ne s’étaient même pas mises d’accord sur le montant des travaux lorsque ceux-ci ont démarré! Il n’y a pas eu d’appel d’offres à proprement parler. On était dans un climat de grande euphorie, tout le monde voulait ce projet de prestige, mais il ne fallait surtout pas affoler le contribuable, à qui on a toujours caché la réalité…»

A plusieurs égards, le désastre de Hambourg rappelle les dérapages similaires de l’aéroport de Berlin ou de la gare de Stuttgart, deux projets d’infrastructure controversés, dont les coûts et le délai de réalisation semblent échapper à tout contrôle. «Le contribuable allemand est, par nature, extrêmement réticent dès qu’il s’agit de projets d’infrastructure prestigieux, rappelle Florian Kaiser. Du coup, politiciens et entreprises du bâtiment ont un intérêt commun à minimiser les coûts au départ, en ne présentant que le côté positif des choses, l’intérêt pour la région, les retombées économiques, l’image de la ville, etc.» Avec l’espoir que la réalité n’apparaisse que sous une autre majorité, ce qui fut d’ailleurs le cas à Hambourg: la CDU, au pouvoir avec les Verts de 2008 à 2011, a alors laissé la place au SPD, ce qui n’a pas permis de redresser la situation.

«Les politiciens sont-ils incapables de construire?» se demande aujourd’hui Der Spiegel. Le magazine critique notamment le fait qu’en Allemagne, le maire soit souvent placé à la tête du Conseil de surveillance de la société chargée de la gestion d’un projet d’infrastructure – sans compétence particulière dans le domaine du bâtiment. «Dans le cas de l’aéroport de Berlin, on n’a pas voulu de système d’évacuation des fumées sur le toit, par souci d’esthétique, rappelle Der Spiegel. On a développé un système d’évacuation des fumées vers le bas, avec les conséquences que l’on sait», poursuit le magazine. L’aéroport, dont l’ouverture était prévue pour 2010, n’ouvrira pas en 2014.

A Hambourg, la municipalité espère que le désastre de la Philharmonie de l’Elbe permettra de revoir les procédures relatives aux grands chantiers. «La Commission d’enquête parlementaire ne peut bien sûr pas adopter de sanctions, rappelle le porte-parole de la municipalité, Ulfert Kaphengst. Mais elle peut décider qu’à l’avenir, la gestion de tels projets sera autrement organisée et contrôlée.»

Les personnes et sociétés impliquées dans le rapport auront la possibilité de s’expliquer ou de se justifier début avril, afin d’obtenir quelques modifications dans la rédaction du rapport définitif.

«Il n’y a jamais eule moindre contrôle sur le projet»

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