Colons du vin suisse

«Je ne savais pas qu’il y avait du vin en Suisse»

Mathilde Pédeutour s’est installée à Jenins, dans les Grisons, pour rejoindre son compagnon. La jeune œnologue est aussi tombée amoureuse de la région

Dans les petites rues de Jenins, au cœur de la Bündner Herrschaft grisonne, la petite voiture immatriculée dans les Pyrénées-Atlantiques ne passe pas inaperçue. Œnologue de 25 ans, Mathilde Pédeutour est la seule Française à travailler dans la région. Elle est arrivée en octobre 2012 pour rejoindre son compagnon, Raffael, Grison de souche et œnologue au domaine de Peter Wegelin, à Malans. «Avant de connaître Raffael, je ne savais pas qu’il y avait du vin en Suisse ni où se situaient les Grisons», s’amuse-t-elle, installée sur la jolie terrasse entourée de vignes de la «weinstube» Alter Torkel.

Venue en Suisse par amour, la jeune femme a décidé de joindre l’utile à l’agréable en travaillant dans les domaines locaux. Elle a tout d’abord été engagée par Martin Donatsch, un jeune vigneron de Malans. «Il n’avait pas vraiment besoin de moi, il l’a fait par amitié, souligne-t-elle, reconnaissante. J’ai découvert le completer, un cépage local qui me plaît beaucoup. Comme il arrive à maturité très tard, j’ai fait les vendanges les pieds dans la neige. Une belle expérience.»

Sa pige terminée, Mathilde a filé au Chili. Elle est revenue à la fin d’avril avec un autre contrat à durée déterminée, chez Jan Luzi, patron du Weingut Sprecher von Bernegg, à Jenins. «J’ai commencé en mai dernier et je finirai après les vendanges. Contrairement à mes précédents mandats, où je travaillais uniquement à la cave, je vais dans les vignes. C’est nouveau pour moi. J’ai beaucoup à apprendre.»

Pendant ses études jusqu’à l’obtention de son diplôme à l’Ecole d’œnologie de Toulouse, en juin 2011, la native de Pau a multiplié les voyages dans les vignobles de la planète. Signe du destin, elle a connu de près deux domaines aux origines helvètes. Elle a travaillé pour Merryvale, dans la Napa Valley, propriété de la famille Schlatter, originaire de Vevey. C’est lors d’un stage en Nouvelle-Zélande, dans la région de Marlborough, qu’elle a rencontré Raffael. Il travaillait pour Fromm Winery, société crée par le vigneron de Malans Georg Fromm.

Après son expérience aux antipodes, Mathilde a postulé en Bourgogne pour pouvoir travailler «dans une structure à dimension humaine». L’aventure a tourné court avec une récolte 2012 extrêmement réduite. «Cela a été un tout petit contrat, il n’y avait pas de travail pour moi.»

En Suisse, l’œnologue-globe-trotteuse a finalement trouvé ce qu’elle cherchait: Sprecher von Bernegg ne possède que deux hectares de vignes. «Comme nous sommes deux, il y a du travail. Mais je suis contente. J’ai été très bien accueillie. Et le paysage me rappelle un peu ma région: à Pau, il y a aussi des montagnes et du fœhn. Le vin qu’on produit là-bas, le Jurançon, me fait un peu penser au completer. C’est un blanc à l’acidité marquée, vinifié sec ou moelleux.»

Mathilde apprécie les vins de la Bündner Herrschaft. Le completer, bien sûr, mais aussi le pinot noir, autre emblème de la région. «Ce sont des vins très agréables, même s’il ne faut pas les comparer à des bourgognes. Ils sont moins tanniques, prêts à être bus plus rapidement. Il y a aussi parfois un léger sucre résiduel, même s’il ne faut pas le dire trop fort», conclut-elle en riant.

Avec son léger accent du Sud-Ouest, la jeune femme fait un tabac à Jenins. Même si elle ne s’exprime pas encore en allemand. «Je suis un cours une fois par semaine. Les gens sont très gentils: ils me parlent en français quand ils le peuvent, ou en anglais. Ils préfèrent voir une Française qu’une Allemande. Ils sont assez mal vus par ici, même si je n’en ai pas vu beaucoup.»

La cherté de la vie en Suisse ne cesse de la surprendre. «Je gagne mieux qu’en France, c’est sûr. Mais pour se loger, c’est de la folie. Dans la région, les loyers sont très ­élevés.» Du coup, elle vit en colocation à Maienfeld avec Raffael et trois autres personnes, architectes ou enseignants. Cela ne lui fait pas perdre le sourire: «J’ai l’habitude de vivre en groupe. C’était comme ça pendant tous mes ­voyages.»

Mathilde ne se voit pas continuer à enchaîner les vols transatlantiques. Son dernier périple au Chili a un peu refroidi son besoin de dépaysement. «Cela s’est mal passé, c’était de l’esclavagisme. Et puis j’étais trop loin de ma famille, de mon copain…» Serait-elle sur le point de prendre racine au pays de Heidi? «On verra quand j’aurai terminé mon contrat chez Jan. Raffael a un emploi fixe, j’aimerais rester ici. Mais il n’est pas exclu qu’on parte tous les deux. Ce serait dommage. Je me suis très vite faite à la vie dans les Grisons. La qualité de vie est extraordinaire. Il n’y a même pas besoin de fermer sa voiture à clé.»

«Ici, la qualité de vie est extraordinaire. Il n’y a même pas besoin de fermersa voiture à clé»

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