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Née sous le signe de l’arc-en-ciel

Carole Hubscher, présidente de Caran d’Ache, a grandi dans les couleurs. Elle livre quelques souvenirs lumineux

Le Temps: Il y a des manufactures plus inspirantes que d’autres et on imagine que pour l’enfant que vous avez été, Caran d’Ache devait être un grand terrain de jeu.

Carole Hubscher: Oui et non, car je n’ai pas eu accès aux ateliers avant mes 16 ans. C’est une règle ici: cela peut être dangereux pour les enfants, toutes ces cuves, avec ces couleurs qui ressemblent à du chocolat, où l’on a envie de mettre les doigts. En revanche, à Noël, je me souviens très bien qu’on recevait de belles boîtes du Père Noël, qui venait à la manufacture pour nous les offrir. C’était magique. Quand on ouvre sa première boîte de crayons et que l’on sent cette odeur particulière du bois de cèdre mélangé à la couleur, tout en découvrant cet arc-en-ciel, c’est très fort, très émouvant. C’est un souvenir qui nous reste pour toujours.

Vous souvenez-vous de votre première boîte de crayons?

Oui, absolument. Je devais avoir 4 ou 5 ans et j’avais reçu la grande boîte Prismalo, celle avec le Cervin dessus. A l’époque, ce n’étaient pas les 120 couleurs d’aujourd’hui: il devait y en avoir 40. Mais on n’avait presque pas envie d’y toucher tellement c’était beau! Je me souviens aussi de mes premiers feutres, les Fibralo. Je les ai gardés.

Avez-vous gardé aussi vos dessins d’enfants?

Je dois probablement en avoir gardé quelques-uns. Ma sœur est une vraie artiste. Ce qui n’est pas mon cas (rires). Je dessinais une maison – un grand classique – avec tout ce qui se passe autour. Je me rappelle qu’on dessinait aussi des Mordillo. Vous vous en souvenez? C’était un petit personnage avec un énorme nez. On inventait des tas d’histoires avec ma sœur, comme des petites BD. Ma grand-mère avait un mur sous un escalier qu’elle n’utilisait pas et nous avait autorisées à dessiner dessus. Nos Mordillo y sont encore…

Quel est le souvenir le plus fort que vous gardiez de Caran d’Ache, lorsque vous étiez enfant?

Quand ils ont démoli la grande cheminée. Je ne sais pas si vous vous souvenez, mais Caran d’Ache à l’époque, se situait à la Terrassière, à la place d’Eaux-Vives 2000. Il faut beaucoup de fours pour cuire les mines: les couleurs, c’est comme de la cuisine. En grandissant, la maison a dû trouver des locaux plus vastes. On a donc construit la manufacture sur ce terrain. Et vers le milieu des années 70, la grande cheminée du centre-ville a été dynamitée. Je me souviens avoir raté l’école pour assister à sa destruction. Mes parents m’avaient fait un mot d’excuse.

Vous parlez du parfum particulier qui émane d’une boîte de crayons. L’avez-vous déjà fait analyser par un parfumeur afin d’en définir la composition?

Non, nous n’avons jamais eu cette idée. En revanche, l’année dernière, j’avais envie de donner une atmosphère particulière aux boutiques, juste avant Noël. Nous avons donc créé une bougie qui s’appelle «Souvenirs d’enfance». Elle sent le bois de cèdre. Parce qu’il est difficile de reproduire réellement l’odeur du crayon.

Il y a quelque chose de réconfortant dans cette odeur.

Ce qui est exceptionnel, avec cette marque, c’est qu’il s’agit d’une «love marque»: elle est dans le cœur de beaucoup de monde. Quand on se rend dans des salons professionnels, des gens du monde entier passent et viennent nous raconter leurs histoires d’enfance. On devrait d’ailleurs recueillir les témoignages de tous ces gens qui ont vécu des moments de bonheur avec nos produits. On va bientôt fêter nos 100 ans en 2015. Ce serait une idée… Devant la boutique aussi, des personnes s’arrêtent devant le décor animé, puis nous racontent leurs souvenirs.

Qui a eu l’idée du bar à couleurs?

C’est un travail d’équipe. On s’est inspirés de la manière dont les marques de cosmétiques présentaient leurs produits, en montrant toutes leurs palettes de couleurs. Or c’est ce que l’on vend: de la couleur. L’idée d’un bar permet aussi de faire sa propre boîte.

Comment décidez-vous qu’une couleur est juste, comme on le dirait d’une note de musique?

A l’origine, on a développé un cercle de couleurs. En partant des trois couleurs primaires, on peut en développer à l’infini en ajoutant plus de ceci ou de cela. Mais ce qui compte c’est que dans toutes les gammes, on retrouve une constante. Chez Prismalo, vous avez par exemple le rouge 080. Vous allez retrouver exactement le même dans tous les autres médiums, quelles que soient leurs compositions chimiques.

Mais qui définit la note juste? Existe-t-il une règle harmonique maison?

Les couleurs naissent d’une discussion entre les chimistes, le département de recherche et développement, et notre pool d’artistes, qu’on appelle l’atelier Caran d’Ache. Ils décident que ceci est la bonne couleur, et qu’on va s’arrêter là. Pour certaines gammes destinées à des artistes, notre démarche est encore plus précise: avec l’aide de pastellistes, de dessinateurs, etc. nous cherchons quelles sont les couleurs les plus appropriées pour les mélanges, afin de répondre au plus près aux besoins des artistes aujourd’hui.

Utilisez-vous encore des pigments naturels?

Non, on ne pourrait pas garantir la couleur dans la durée. Or c’est essentiel. Nos clients qui reviennent acheter une couleur portant un certain numéro, s’attendent à la retrouver à l’identique.

L’histoire de votre famille est liée avec celle de Caran d’Ache depuis les années 30, or rien ne la destinait à cela, semble-t-il.

Ma famille, qui était Suisse, vivait à Marseille à l’époque et travaillait dans les commodities – l’import-export de grains. Dans les années 30, mon arrière-grand-père a choisi d’investir dans des sociétés suisses, dont Caran d’Ache. L’idée était de prêter de l’argent, mais de pouvoir sortir de la société facilement. Or six mois plus tard, lorsque la raison a pris le dessus sur le cœur et que ma famille a voulu se défaire de cet engagement, la société n’était plus en mesure de rembourser sa dette. Et voilà comment tout a commencé (rires). Finalement, on est toujours là et, aujourd’hui, on en est très heureux.

Depuis combien de temps avez-vous intégré les ateliers protégés dans l’entreprise?

C’était une idée de mon père. Cela fait partie de nos valeurs: offrir la possibilité à tous de pouvoir travailler. Depuis trois ou quatre ans, une équipe dédiée vient travailler ici tous les jours.

A l’heure où l’on s’envoie des messages par e-mails ou SMS, un instrument d’écriture est plus symbolique que jamais. On n’écrit pas n’importe quoi avec une plume…

C’est vrai. L’instrument d’écriture n’a pas été remplacé: on n’en a jamais vendu autant qu’aujourd’hui dans le monde. Mais la manière de l’utiliser a changé. Quand on prend son stylo et qu’on écrit une belle lettre ou qu’on envoie un message de remerciement à la main, cela a une tout autre connotation. Cela veut dire que la personne est importante à nos yeux, qu’on a pris le temps de lui écrire, que l’on a réfléchi. C’est une marque d’élégance…

Propos recueillis par I. Ce.

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