Certains professionnels ont tendance à considérer les montres extra-plates comme l’ultime recours des marques en matière de créativité. Cette idée est étayée par une analyse partielle de trois grandes manies récurrentes chez les gens du métier qui sont: une passion pour la précision, le désir d’étonner le public en créant de nouvelles complications et leur obsession à prouver leur dextérité en miniaturisant les mouvements au mieux des ­compétences humaines et industrielles du moment.

Oser un luxe de finesse

De toutes ces tentations horlogères, deux ont entraîné les horlogers à toujours se dépasser: la précision et la finesse. Ces deux valeurs ont d’ailleurs été longtemps considérées par les amateurs éclairés comme la plus éclatante preuve de la maîtrise d’un horloger de son art. Tout est cyclique et ce qui était à la mode un moment ne l’est plus à un autre. L’histoire de l’horlogerie a toujours tendu vers la finesse jusqu’à parvenir à repousser les limites du possible. Seulement, le monde est aussi fait de ruptures, et la période du tout quartz a fait oublier que les horlogers du passé avaient déjà été capables d’exploits insensés. Sans aller jusqu’à remonter aux sources, on retiendra qu’en 1907 la manufacture Jaeger-LeCoultre présentait le calibre de poche JLC 145 de 1,38 mm d’épaisseur. En 1931, la manufacture Vacheron Constantin éditait un calibre de seulement 0,94 mm!

La généralisation des montres-bracelets allait inciter les marques à dépenser leur énergie dans d’autres univers. Toutefois, les marques allaient très vite remettre la finesse au goût du jour en l’appliquant aux montres à porter au poignet. Les années 50, souvent perçues comme les «Golden Years», ont vu apparaître des garde-temps de poignet fins et racés. En 1952, Vacheron Constantin sort le calibre 1003 de 9 lignes pour 1,64 mm d’épaisseur. Il faut également se souvenir du calibre 9P de Piaget lancé en 1957 qui, avec ses 2 mm, devait rester dans les annales de la finesse. Après le 12 P à remontage automatique par micro-rotor proposé par Valentin Piaget en 1960, d’autres ont suivi. Toutefois, la montre la plus fine du marché demeure la montre Jean Lassale 1200 (1,2 mm d’épaisseur) et, dans leur version automatique, celles équipées du calibre 2000 (2 mm d’épaisseur). Ces deux références ont toutes deux été fabriquées dans les ateliers Bouchet-Lassale SA à Genève de 1976 à 1979 avant de disparaître suite au rachat de l’entreprise par Seiko.

Remettre les pendules à l’heure

Par chance pour les créateurs actuels, la crise du quartz a fait oublier à tout le monde ou presque jusqu’à l’existence de ces pièces qui, même si elles fonctionnaient de façon erratique, osaient aller à l’ultime limite du possible. Toutefois, les horlogers ne renoncent jamais. Voilà pourquoi, cette année, Piaget dévoile l’Altiplano 900P, une référence étonnante faisant appel à un mode de construction très original pour une création mécanique puisqu’elle fait du fond de boîte usiné la platine de la montre, comme Swatch l’avait fait, dans le passé, pour ses boîtiers en plastique injecté. En éliminant ce ­composant, la montre proposée en or gris de 38 mm de diamètre atteint une épaisseur totale de 3,65 mm; un chiffre fétiche puisqu’il correspond à l’altitude moyenne du plateau de l’Altiplano dans la Cordillère des Andes, qui culmine à 3650 m. Pour parvenir à un pareil résultat, les horlogers de La Côte-aux-Fées, le village où se trouve la manufacture historique de Piaget, ont travaillé chaque détail de cette merveille. Voilà pourquoi le cadran est en partie ajouré pour laisser voir le rouage et l’organe réglant. Dans le même esprit afin d’éviter des accidents, l’aiguillage est surbaissé pour qu’il ne vienne pas à être endommagé en cas de pression sur la glace saphir.

Dans l’univers des montres habillées d’une grande finesse, il faut également compter la nouvelle Jaeger-LeCoultre Master Ultra Thin 1907 dont le boîtier en or rose affiche sous la toise une épaisseur de 4,05 mm. Evidemment, ces références concourent pour le record, mais d’autres, bien plus dodues, peuvent toutefois prétendre au titre d’extra-plates. C’est le cas en particulier de la nouvelle et très élégante Villeret de Blancpain, dotée cette année d’un beau boîtier bassiné de 42 mm de diamètre en or rouge, d’un cadran en émail grand feu et d’un calibre automatique doté de 8 jours de réserve de marche.

Autre nouveauté susceptible de retenir l’attention des adeptes de montres fines et habillées: la Dandy «Slim» de Chaumet, proposée pour 2014 parée d’un boîtier en acier de 38 mm de diamètre avec un calibre automatique CP 12V-VIII. Toutefois, cette référence au dessin très réussi pourrait potentiellement se retrouver mise en concurrence avec les montres fines et habillées de la collection Cellini, si la manufacture Rolex venait à leur redonner une nouvelle jeunesse.

Fines complications

Et de montres destinées à être ­associées aux tenues de soirée, parlons-en! Les manufactures se sont donné le mot pour que l’attention des amateurs avertis se concentre sur des complications dont les volumes de production pourraient les vulgariser, mais qui, proposées dans des boîtiers fins et délicats, leur redonne ce lustre qu’elles n’auraient jamais dû voir se ternir. Les fans apprécieront la Frédérique Constant Slimline Tourbillon Manufacture éditée à 188 exemplaires en or rose, acier et or et acier, car ses mensurations équilibrées (43 mm de diamètre) font oublier son épaisseur de 12 mm. Elle est par conséquent presque deux fois plus épaisse que la Breguet Classique Grande Complication Tourbillon Extra-Plat Automatique 5377 proposée, cette année, dans des atours de platine. Magnifique et équilibrée, cette référence de 42 mm de diamètre régulée par un calibre automatique à tourbillon est donnée pour garantir 90 heures de réserve de marche. Cette durée de fonctionnement est d’autant plus extraordinaire que l’épaisseur du mouvement n’excède pas 3 mm. Preuve que piqués au vif et maniant leurs machines à commandes numériques avec talent, les horlogers d’aujourd’hui parviennent à faire merveille dans l’univers de l’infiniment plat.

Mais Breguet n’est pas la seule maison d’envergure à jouer avec les nerfs des ingénieurs et horlogers en leur demandant de gagner régulièrement quelques millimètres sur l’épaisseur de références connues pour emporter un nombre considérable de composants. Chez Vacheron Constantin, manufacture réputée pour avoir régulièrement dans ses catalogues des instruments de mesure du temps parmi les plus fins du monde, l’extra-plat est à l’honneur cette année, avec la Patrimony Contemporaine Ultra-Plate Calibre 1731. Une montre en or rose de 41 mm de diamètre pour 8,09 mm d’épaisseur, dotée d’un magnifique mouvement à remontage manuel agrémenté de la fameuse complication de répétition minutes. D’un grand classicisme, elle est ornée du Poinçon de Genève afin de rester éternellement d’actualité sans déroger à la tradition. Belle et sobre à la fois, elle arrive juste après l’Hybris Mechanica 11 de Jaeger-LeCoultre. En effet, la manufacture du Sentier, dont on sait le goût pour les défis techniques et l’affection pour l’extra-plat, présente cette année, dans la ligne Hybris Mechanica, la Master Ultra Thin Minutes Repeater Flying Tourbillon. Dans cette construction éditée à seulement 75 exemplaires, les complications de tourbillon et de répétition minutes associée à un calibre automatique à masse annulaire trouvent place dans un boîtier en or gris de 41 mm de diamètre et de seulement 7,9 mm d’épaisseur. Il faut évidemment être horloger pour prendre toute la mesure de l’exploit, car le boîtier étanche aux projections d’eau est lui-même d’une incroyable complexité et intègre un poussoir de répétition minutes débrayable destiné à conserver à la carrure de la pièce un profil délicat lorsque la sonnerie n’est pas déclenchée. Avec pareille création, on pourrait croire la messe horlogère dite en matière de finesse.

Parler d’avenir

Effectivement, sous le coup de l’émotion, le souffle coupé par le talent des artisans, on passe outre à cette saine introspection qui permet de prendre du recul et de s’interroger. Ainsi, une rapide analyse du marché horloger révèle qu’aucune marque n’a présenté, de longue date, un chronographe digne d’être considéré comme une référence extra-plate. Il en va de même pour les quantièmes perpétuels ou les garde-temps dotés de la complication d’équation du temps.

On en vient à conclure que les habitudes ont été prises au fil des années de travailler seulement certaines complications aux caractéristiques particulièrement impressionnantes. Ce qui laisse augurer encore de magnifiques opportunités et des challenges que les horlogers relèveront certainement afin d’enrichir le métier de nouvelles merveilles mécaniques.

La créativité est à l’image du génie horloger: sans limites, tant qu’il y aura l’envie d’aller toujours plus loin pour faire des complications d’hier celles de demain.