Nicolas Ghesquière, sur les ailes

de son désir

Le directeur artistique de Louis Vuitton a présenté sa collection Croisière à Palm Springs, dans la maison rétro-futuriste de Bob et Dolores Hope. Une collection inspirée pour femmes mi-chamans, mi-hippies, très chics

Une terre sèche, des rochers pour horizon, des palmiers comme réalité, et la puissance tellurique des canyons arpentés pendant des siècles par les ancêtres des Indiens qui subsistent encore. La magie d’un lieu peut-elle se transmettre à la main qui donnera naissance à un dessin, qui lui-même deviendra vêtement? Et ce vêtement-là, saura-t-il transmettre la magie des origines à celle qui le portera? Et pourquoi pas?

Nicolas Ghesquière était inspiré, une évidence, lorsqu’il a dessiné la collection Croisière 2015 de Louis Vuitton. Il a repris la direction artistique de la maison en novembre 2013, après le départ de Marc Jacobs, mais le défilé qui s’est tenu dans la maison de Bob et Dolores Hope, à Palm Springs, avait tout d’une prise de pouvoir. Comme si le créateur avait enfin défini un style ayant valeur de dogme.

Des femmes chamans qui auraient croisé le gynécée d’Immortan Joe du dernier Mad Max passaient entre les rangs. Elles portaient des robes longues harnachées de cuir, imprimées de chaînes ou de motifs tribaux, les épaules protégées de cottes de mailles, marchant à plat dans des boots, parce qu’on ne peut danser avec les loups sur des talons de 12 cm. Et pour contrebalancer tout ce long, quelques mini-shorts brodés de paillettes. Le cuir ajouré s’était fait dentelle et gagnait en douceur et en fluidité ce qu’il perdait en provocation. Du gothique lumineux. «J’ai rêvé d’une communauté de femmes vivant quasiment dans le désert et évoluant dans cette maison», expliquait Nicolas Ghesquière en backstage après le défilé. Et même si l’idée de la collection lui est venue avant même de savoir qu’il pourrait défiler à Palm Springs, il avait envie «de long, de fluidité, de légèreté des matières, de mouvement». Dans tout processus de création, il y a ce que l’on voit, mais surtout ce que l’on imagine. «Palm Springs a l’air désertique et en même temps, c’est une oasis. J’aime ressentir cette sécheresse et savoir à la fois que l’on est entouré de plantes riches.»

Nicolas Ghesquière a choisi une icône architecturale pour servir de décor à son défilé: la maison de Bob et Dolores Hope, sorte de vaisseau spatial de béton conçu par John Lautner en 1973 qui surplombe la vallée de Coachella. Une maison qu’il avait découverte lors de son premier voyage à Palm Springs il y a une vingtaine d’années. Il avait bien essayé de la visiter à l’époque, mais c’était resté un rêve impossible. «Je me suis beaucoup inspiré de cette maison, du contraste entre ce brutalisme, cette radicalité architecturale, et la douceur du glamour hollywoodien des années 50 représenté par le couple de Bob et Dolores Hope, explique le créateur. J’aime ce paradoxe. On le ressent dans la maison, dans les papiers peints, dans la moquette aux couleurs folles. Confier cette architecture à John Lautner, c’était tellement radical, tellement d’avant-garde! C’est comme un château. Presque féodal. On peut voir la maison de partout.» Celle-ci est d’ailleurs en vente pour la somme de 25 millions de dollars.

Les collections Croisière ont été conçues dans les années 70 pour une clientèle de jet-setteurs qui allaient chercher l’été en plein hiver et partaient sous des cieux plus cléments avec leurs bagages emplis d’une garde-robe d’été achetée en automne. Elles font désormais partie intégrante du calendrier des marques. Seules les maisons Chanel, Dior et désormais Louis Vuitton organisent des défilés Croisière spécifiques aux quatre coins du monde (LT du 16.05.2015), où elles convient – et invitent – leurs clients importants et un certain nombre de journalistes. Des moments privilégiés où le créateur peut pleinement exprimer son point de vue. Ces collections relèvent désormais plus de la logique marchande que des nécessités d’une clientèle fortunée et voyageuse. Ce sont celles qui restent le plus longtemps en vente: elles arrivent en boutique en novembre et y restent jusqu’en mai, parfois même jusqu’aux soldes du mois de juin. Elles s’adressent à une acheteuse qui s’est habituée à des cycles de production plus courts. Pour certaines marques, elles représentent environ 70% du chiffre d’affaires. Ce sont également les collections les plus libres, parce que les créateurs sont affranchis du poids de la concurrence qui règne pendant les Fashion Weeks: combien de centaines de défilés peut-on avaler des yeux avant saturation? «Les défilés Croisière sont hors contexte», explique Nicolas Ghesquière. Les vêtements sont dessinés pour une saison «entre deux». On ne sait pas si c’est l’hiver ou l’été. Cela permet une vraie liberté. A chaque fois, on se demande: «Où ces vêtements vont-ils partir, où vont-ils voyager?»

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«Je suis en train de poser une histoire. J’établis des codes. Je prends de l’espace»

«J’ai rêvé d’une communauté de femmes vivant dans le désert»