Interview secrète

Noé Duchaufour Lawrance, qu’avez-vous fait de vos rêves d’enfant?

Dans chaque hors-série, Isabelle Cerboneschi demande à une personnalité de lui parler de l’enfant qu’elle a été, et de ses rêves. Une manière de mieux comprendre l’adulte qu’il ou elle est devenu(e). Plongée dans le monde de l’imaginaire

Noé Duchaufour Lawrance possède un nom de personnage de roman qui invite au voyage imaginaire. Est-ce qu’un patronyme peut prédestiner celui qui le porte à devenir designer et architecte? Pas forcément, mais pour faire son métier comme il le fait, raconter des histoires au fil des espaces et de celles et ceux qui les habitent, une forme de «story telling» appliqué, alors peut-être…


Noé Duchaufour Lawrance aime la courbe. Mais aussi la ligne droite. Ce n’est pas antinomique. C’est à lui que l’on doit le concept des boutiques Montblanc: des lieux bavards, où l’on rêve de pleins et de déliés et où l’on se contente d’écriture cursive, mais digne, comme on ne le fait presque plus, avec de l’encre et du papier. Blanc si possible. C’est presque un acte poétique aujourd’hui d’écrire une lettre manuscrite. Et quand on les reçoit, on les garde comme des objets précieux. Ce projet, Noé Duchaufour Lawrance l’a abordé de manière intuitive. «J’ai fait appel à cette connaissance qu’on a tous de cette marque et j’ai essayé de trouver un moyen de rendre hommage à la fois à la couleur noire et laquée de cette résine dont est fait le Meisterstück, mais aussi à l’encre, à ses pleins, à ses déliés, ses courbes, qui perdurent quand même dans une civilisation numérique. Cette marque fait appel à des savoir-faire et à une rigueur, qui se sont développés dans le temps. Chaque artisan a besoin d’une méthode et une structure, il ne travaille pas de manière intuitive, il réfléchit avant de poser son geste. Tout cela, c’est ce qui a permis de structurer les boutiques, et de lier les différents espaces distincts par le geste de la courbe: une forme noire, qui se développe et ponctue le lieu, avec des murs au revêtement qui a l’apparence du papier.»


Noé Duchaufour Lawrance aime la courbe. «Mais je ne dessine jamais une courbe pour la courbe, il y a toujours une droite qui est sous-jacente et qui permet d’apporter une structure. Je n’aime pas les formes molles: j’ai besoin de tension. Le corps humain est fait de courbes et de structures. Le mobilier, c’est ce qui se rapproche le plus du corps après les vêtements mais je trouve aussi intéressant de créer une sorte de connexion à la fois corporelle et émotionnelle. J’aime quand les gens caressent les objets. Les plus beaux compliments que l’on puisse faire à propos de mes meubles c’est qu’on les caresse. Cela génère un attachement, cela permet de créer une patine. Pour moi, un meuble a bien vécu quand il possède cette patine qui montre qu’il a été aimé.»

Et vous, quand vous étiez enfant, est-ce que vous caressiez les meubles?
Je n’avais pas beaucoup de meubles à caresser parce que mes parents n’ont jamais été très forts en objets, on n’a jamais eu d’objets design. A la maison, c’était plutôt de la débrouille avec ce qu’on avait, des coussins partout... Mes parents étaient un peu baba cool, c’était très confortable, très agréable. Par contre, mon père m’a légué quelques sculptures qu’il avait faites et je me rappelle les avoir caressées.

Quel était votre plus grand, votre plus beau rêve d’enfant?
J’en avais plein en fait. Je rêvais d’être acteur, changer de rôle, passer d’un univers à l’autre. Enfant, je me projetais tout le temps dans quelque chose d’autre. Je n’étais jamais là où je me trouvais en fait: j’étais toujours en train d’imaginer vivre autre chose. Je pense que c’est propre à beaucoup d’enfants, surtout les enfants uniques, parce qu’il n’y a pas de frères et sœurs pour partager les choses. Donc il faut imaginer son univers. C’est ce qui m’a amené aussi à l’objet, au design.

Dans quel sens cela vous a-t-il amené au design?
Dans le sens où je voulais créer des choses, je ne voulais pas me contenter de ce que j’avais autour de moi, j’étais tout le temps dans la projection. Ça ne m’a pas beaucoup quitté d’ailleurs, j’essaie de me calmer, d’être un peu plus serein, mais j’ai un grand problème de fuite en avant perpétuelle, je suis souvent dans l’après. C’est un moteur et en même temps un problème parce qu’il faut savoir savourer les choses telles qu’elles sont.

Quand on vous demandait quel métier vous vouliez faire devenu grand, vous répondiez?
Dès l’âge de 13 ans, je répondais designer.

Quel était votre jouet préféré?
J’avais un chien Fisher Price en bois que je tirais derrière moi, celui qui fait clac, clac, clac et à qui j’avais repeint l’œil parce que je le lui avais arraché, je ne sais pas comment.

Est-ce que vous l’avez gardé?
Malheureusement non. Je ne sais pas où il est.

A quels jeux jouiez-vous à la récréation?
On jouait aux billes. Des billes de verre, de terre, de métal. Et au cheval: on faisait semblant d’être sur des chevaux, on courait. C’était un jeu auquel je jouais avec des copines. J’aimais bien les filles moi, quand j’étais petit, j’étais tout le temps avec des filles. J’avais du mal avec les jeux de garçons.
Je ne jouais pas au foot, déjà, donc ce n’était pas évident de trouver des copains de récréation.

Grimpiez-vous dans les arbres?
Oui, mais je n’étais pas très casse-cou. Je grimpais sur les rochers plus que les arbres, en fait.

Que ressentiez-vous une fois arrivé tout en haut des rochers?
Ah, les rochers, c’était super! Déjà on se posait la question de savoir comment on allait redescendre. J’aimais l’idée d’aller un peu plus loin sur la ligne d’horizon.

Quelle était la couleur de votre premier vélo?
Blanc.

Quel super-héros rêviez-vous de devenir?
J’étais fasciné par Albator. Ce n’était pas un super-héros. Il me fascinait. Il me faisait super peur et en même temps je rêvais de son vaisseau. Je crois que j ’avais un petit problème avec Albator. Il m’impressionnait beaucoup ce dessin animé. Je n’avais pas la télé chez moi mais à l’école, à l’étude, ils mettaient la télé, le soir. Albator passait sur Récré A2, avec Dorothée, qui était aussi traumatisante qu’Albator d’ailleurs! Et donc je faisais des cauchemars. Un copain m’avait dit que son père était très riche et très gentil, que c’était un passionné de maquettes et qu’il était en train de me fabriquer un vaisseau qui serait assez grand pour être installé dans la cour de mon immeuble, pour que je puisse aller dedans. Alors tous les jours, je demandais à mon copain où ça en était parce que j’avais très envie de ce vaisseau, quoi! Et j’y ai cru jusqu’au jour où il m’a dit que ce n’était pas vrai. Albator me faisait du mal (rires).

De quels super-pouvoirs vouliez-vous être doté?
Voler.

Pour toucher l’horizon?
Ah oui! Etre au-dessus de tout. Il y avait deux choses en fait, dont j’aurais eu envie: voler ou respirer sous l’eau. Respirer sous l’eau, c’était quelque chose de merveilleux aussi.

Vous faites de la plongée?
J’en ai fait en Bretagne, beaucoup d’apnée surtout.

Et que ressentiez-vous dans cet entre-monde?
C’est magique parce qu’on a l’impression d’être en lévitation, on est en suspension, on a l’impression que tout est autour de nous. On y ressent une sensation d’immensité, d’espace qui est incroyable.

Rêviez-vous en couleur ou en noir et blanc?
En couleur.

Quel était votre livre préféré?
L’usage du monde de Nicolas Bouvier. Quand j’ai lu ce livre, j’ai voulu faire ce voyage, partir sur ses traces, mais je ne l’ai jamais fait. J’ai fait des voyages mais jamais de ce genre-là.

L’avez-vous relu depuis?
Non. J’en ai pris quelques extraits de temps en temps. Je lis très peu parce que ça me prend trop de temps et ça demande beaucoup de concentration, or il y a toujours un fourmillement de choses à faire. Lire c’est magique, un moment d’apaisement. J’ai encore du mal à trouver ce temps: trois enfants, beaucoup de travail, beaucoup d’amis, beaucoup d’activités.

Quel goût avait votre enfance?
La menthe sauvage écrasée et les genets aussi, sur la côte bretonne. Ce ne sont pas des goûts, mais des odeurs. On avait une maison de famille en Dordogne. Elle était laissée comme ça pratiquement tout l’hiver, et quand on arrivait, la nature avait bien repris ses droits. La menthe poussait au pied de la maison et quand on arrivait avec la 2 CV de maman, les pneus écrasaient la menthe. Je me souviens très bien de cette odeur: un mélange de moteur de 2 CV chaud et de menthe écrasée.

Et si cette enfance avait un parfum, ce serait?
Ce serait peut-être celui de la terre mouillée, après l’orage, l’été, ces odeurs qui ressortent très fort.

Pendant les grandes vacances, vous alliez voir la mer?
J’y habitais, au bord de la mer, donc on allait dans la maison de mon père, en Aveyron. On allait aussi beaucoup en Dordogne et puis on se baladait, on faisait le tour de France ou on allait en Suisse en voiture, avec ma mère voir des amis. On faisait des road trips tout l’été. En 2 CV, je précise.

Saviez-vous faire des avions en papier?
Oui, je me débrouillais pas mal.

Aviez-vous peur du noir?
Non. Absolument pas, au contraire il fallait qu’il fasse vraiment noir parce que je me disais que dans le noir on ne me voyait pas donc c’était un bon moyen
de se cacher finalement.

De qui, de quoi vouliez-vous vous cacher?
Il y avait des sorcières et tout ça, mais heureusement j’avais des loups qui me protégeaient donc j’étais quand même assez tranquille. Et puis j’avais un autre truc: on m’avait offert un maillet en caoutchouc, le marteau pour planter les piquets de tente notamment, que je mettais sous mon lit au cas où une sorcière viendrait. Elle aurait été assommée.

Vous souvenez-vous du prénom de votre premier amour?
Tifaine

Et de l’enfant que vous avez été?
Contemplatif, sensible, un peu trop peut-être, joyeux aussi je pense, mais pas toujours.

Est-ce que cet enfant vous accompagne encore?
Oui. Un peu trop (rires).«Pour moi, un meuble a bien vécu quand il possède cette patine qui montre qu’il a été aimé»

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