Portrait

Noémie Kocher propose un poignant téléfilm sur fond d'horlogerie

L’actrice suisse s’est inspirée de la schizophrénie d’une aïeule pour écrire le scénario du «Temps d’Anna», téléfilm poignant diffusé ce soir sur la RTS. Avec en toile de fond, la naissance de l’industrie horlogère jurassienne

Cette idée de l’envoyer au-dehors tandis qu’il ventait et neigeait fort! Elle était jusque-là assise bien au chaud dans ce bar cosy luxueux de l’Hôtel Beau-Rivage de Neuchâtel. La jolie dame était à sa place, dans ses talons hauts et son blouson de cuir petite taille, sirotant un cappuccino laiteux comme il faut. Le photographe bouscula l’ordre établi mais pas la convenance puisqu’une actrice, n’ignorait-il pas, sait composer, s’adapter, oser. On partit donc sur un ponton du lac chahuté par les vagues. Le parapluie réflecteur du photographe s’envola et Noémie Kocher rigola en tenant son chapeau. Belle humeur sous les rafales glacées.

Cinéma, télévision, théâtre

On se quitta devant le Beau-Rivage, elle alla rejoindre son fils (il a 13 ans) et son père qui pendant tout ce temps étaient allés au musée. Nous avions ce matin-là parlé de ce téléfilm qui lui tient tant à cœur, Le Temps d’Anna, diffusé ce 16 mars sur la Une, dont elle a écrit l’histoire. Noémie Kocher, Suisso-Canadienne qui a grandi à La Chaux-de-Fonds, fait beaucoup de choses de sa vie. Actrice tant au cinéma qu’à la télévision ou au théâtre, scénariste aussi. Le Temps d’Anna l’a renvoyée dans ce Jura qu’elle a quitté à l’âge de 17 ans pour faire du théâtre à Paris où elle vit toujours.

«Au même âge, ma mère qui se rêvait pianiste est partie à New York en bateau pour travailler avec Martha Graham» se souvient-elle. C’est le grand-père de Noémie, un amoureux des mots, qui l’a convaincue de boucler ses bagages. Et c’est une arrière-grand-mère «folle» qui la ramène au pays, elle et ses valises, le temps d’une écriture et d’un tournage qui a duré 25 jours.

Elle confie: «Je suis tombée sur un secret de famille, toutes les familles en ont. J’ai appris que mon aïeule avait été atteinte d’une maladie psychiatrique qui à l’époque était tout aussi étrange qu’incurable». On désigne cela désormais sous le nom de schizophrénie, terme pour la première fois introduit par le psychiatre zurichois Eugen Bleuler.

Remuer le passé

Les tourments de l’ancêtre ont inspiré Noémie mais remué de vieilles affaires de famille. La dynastie ne goûta pas à l’unanimité les investigations menées par la cousine parisienne. Des neveux, oncles, grandes tantes ont bougonné.

Alors Noémie pensa à un habillage diluant la déraison de l’aïeule dans une trame historique, pour ne pas blesser. En s’appuyant là aussi sur une toile de fond réaliste puisque au pays de l’horlogerie, entre les deux guerres et avant la grande récession de 1929, Georges Schaeren le mari de la chère arrière-grand-mère fut lui-même horloger, un passionné du temps et des montres. Il lança une manufacture avec son frère Henri et créa en 1918 la marque Mido, qui existe toujours au Locle mais appartient au groupe Swatch.

Georges devient Jean dans le film «car il s’agit avant tout d’une fiction». Jean, ouvrier laborieux mais ambitieux, tombe éperdument amoureux d’Anna, bien née comme on disait, c’est-à-dire issue d’un milieu argenté. Elle lui trouve un charme fou à ce jeune homme aux yeux clairs. Lui tend un ruban rouge qui retient ses cheveux. Des années plus tard, Jean noue au poignet de sa future épouse un garde-temps mécanique à l’aide du fameux ruban rouge qu’il a conservé comme un talisman. La toute première montre-bracelet est née. «J’ai usé de métaphores pour peindre un amour profond que j’ai imaginé» précise Noémie Kocher. De la même manière, Jean qui dirige maintenant son propre atelier (reconstitué dans l’ancienne usine Angelus au Locle) et emploie des ouvriers, s’évertue à faire naître une montre étanche. Petit, il est tombé de cheval et sa montre à gousset s’est noyée dans un cours d’eau.

Le rêve d’une montre étanche

Adulte, son épouse Anna (jouée magnifiquement par Gaëlle Bona) sombre lentement mais inexorablement dans la folie. Elle voit des choses qui n’existent pas, est cernée de voix que les autres n’entendent pas, la réalité se délite, le monde complote. L’eau encore puisque l’enfant qu’Anna porte baigne dans un liquide amniotique qui la menace, la submerge. «S’il invente la montre étanche, Jean pense qu’il sauvera Anna, que l’eau ne pénétrera pas non plus son cerveau» résume Noémie. Il fera cette montre étanche grâce à une trouvaille géniale: un petit bout de liège, la fameuse pièce manquante dont il était en quête depuis si longtemps.

Les recherches de Noémie lui ont permis de pénétrer un monde ouvrier particulièrement maltraité ces années-là (une scène évoque la fusillade du 9 novembre 1932 à Plainpalais) et de découvrir les petits commerces illicites entre ouvriers suisses et douaniers français. Contre des sacs de charbon livrés par les seconds, les premiers cédaient des montres.

Bientôt un roman

Produit par CAB production et la RTS avec le soutien d’Arte, le téléfilm réalisé par Greg Zglinsk sera présenté à Bâle en marge de la foire d’horlogerie Baselworld. Noémie Kocher étoffe en ce moment son scénario pour offrir une version longue du Temps d’Anna sous forme de roman. Des mots en plus pour aborder plus en profondeur les protestations du monde ouvrier et la condition de la femme à l’époque, thème qui lui est cher. «Dans le film, Jean est dans le déni de la maladie d’Anna et interdit son hospitalisation dans une maison spécialisée, un asile en fait. En qualité d’époux, il peut s’opposer à son internement. La loi était ainsi faite au début du XXe siècle».

En 2008, elle avait déjà coécrit avec Jacob Berger le scénario du long-métrage 1 Journée (nominé au prix du cinéma Suisse 2008). Écrire donc mais aussi continuer à jouer. Noémie Kocher est apparue dans plus de 65 téléfilms (nombreux premiers rôles) et séries (Nestor Burma, le Juge est une femme, la Crim, Plus belle la vie, Julie Lescaut etc.). Elle joue au théâtre face à Christophe Malavoy ou Gérard Darmon, enseigne à l’école internationale de cinéma de l’EICAR à Paris. L’artiste est par ailleurs marraine de l’Organisation mondiale contre la torture depuis 2007.


Profil

?: Née à Lausanne mais pas de date (les acteurs n’aiment pas cela)

1989: Cours Florent à Paris

2010: Joue dans «Je l’aimais» d’après Anna Gavalda, adapté au théâtre par Patrice Leconte

2016: Diffusion du «Temps d’Anna» le 16 mars sur la RTS1 à 20h15

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