Aller au contenu principal
Encore 1/5 articles gratuits à lire

anti-tendance

Normcore, ou l’éloge du non-goût

Faut-il être banal? Derrière cette question se profile un épiphénomène de mode prônant un vestiaire aux antipodes des arcanes des podiums. Comment l’absence de style est-elle devenue un style en soi? Billet d’humeur (uniquement sur letemps.ch)

Il aura suffi de peu de chose. Des claquettes de piscine, une paire de jeans délavé, de grosses chaussettes de sport, et, quelque part entre deux Fashion Weeks, le terme «normcore» était lâché pour décrire un vestiaire d’une fadeur presque consternante. La mode a remis à l’honneur des éléments que l’on croyait – ou espérait – définitivement relégués aux souvenirs de l’adolescence ingrate que sont les années 90 pour certains. Contraction de normal et core (noyau en anglais), on pourrait le traduire par «profondément normal». En quelques jours et plusieurs douzaines d’articles, le terme – tiré d’une analyse sonnant comme un manifeste du genre et signé par l’agence de tendances new-yorkaise K-Hole – s’était répandu comme une flaque d’huile.

Mais sous le néologisme accrocheur, une notion ancienne, celle d’une absence de style désormais revendiquée et aux antipodes des arcanes de la mode. Pour en trouver les égéries, il faut tourner le regard vers la Silicon Valley, les geeks, ou certains personnages estampillés ringards plutôt que vers les podiums. Steve Jobs ou Mark Zuckerberg en sont les parangons, au même titre que Lena Dunham de la série Girls ou Jerry Seinfeld, autant d’icônes à l’identité vestimentaire douteuse.

Focalisée sur les tendances débitées en accéléré et ad nauseam, la mode version 2014 ne s’articule plus véritablement autour des saisons. Ainsi, l’offre de géants du «fast fashion» se décline comme autant de mini-saisons au gré des livraisons quasi hebdomadaires dont chacune s’efforce de provoquer un acte d’achat. Par le normcore, la mode chercherait donc à s’absoudre de ses péchés capitaux, l’orgueil de ses cercles fermés, sa boulimie de tendances, l’avarice de ses mécanismes financiers, l’envie ressentie face aux icônes ointes par les réseaux sociaux. Ces vêtements font le vœu ­d’affranchir du matérialisme en reprenant leur fonction primaire: rendre un être socialement acceptable en cachant sa nudité, sans fioriture aucune. Une sorte de réminiscence du design scandinave des années 50 à 70, où dépouillement et fonctionnalité tenaient lieu de vertus cardinales.

Mais le postulat du normcore va au-delà, ou en deçà du «Less is more». Il consiste à s’habiller de la manière la moins recherchée possible, voire ringarde, afin de se fondre dans une masse anonyme et ne pas attirer les regards. Une idée proche des anti-modes des années 90, à cela près qu’il est devenu difficile de distinguer le branché en recherche de substance du touriste égaré cherchant son chemin. Descendant rebelle du minimalisme, le normcore ajoute au dénuement des formes celui du goût. Ici, le non-goût prime et les composants d’une tenue sont choisis dans leur expression la plus rudimentaire. En cédant à cet uniforme sans aspérité, ne serait-on pas tout simplement en train de céder à la paresse? Le but affiché est au contraire d’annuler l’influence de l’habit sur l’expression du soi. Face à un matraquage d’étiquettes et de marques, l’anonymat de ces éléments offre un espace de respiration, et la laideur des silhouettes fait office de dernier rempart de subversion.

Fétichisme du néant stylistique, le normcore entend donc clouer le bec à la performance de mode et serait donc la terminaison caudale d’une réaction en chaîne qui vise à rejeter tout signe extérieur de consumérisme, autant les artifices d’une mode extravagante de luxe que la recherche d’authenticité – parfois frelatée au marketing – des hipsters. La boucle serait bouclée avec cette anti-tendance qui renvoie un message rassurant d’appartenance et de normalité, même chez les célèbres et puissants. S’habiller «normal» ­conforte dans l’idée d’en être, de faire partie d’un ensemble. Les rapports de pouvoir ou de séduction sont brisés et on se placerait même sur un pied d’égalité. Barack Obama mal fagoté dans ses jeans, Cara Delevingne qui grimace ou une actrice affublée d’une casquette promotionnelle, ils sont des nôtres.

Et sur les podiums de Paris, de Londres ou de New York, les créateurs métabolisent déjà ce substrat. Chez Chanel, Karl Lagerfeld réinvente les courses au supermarché. Jacquemus s’est fait un nom pour ses vrai-faux basiques qui s’arrachent. Les branchés font des stocks de basiques Uniqlo ou des pièces les plus anonymes d’A.P.C ou de Maison Kitsuné. Réel phénomène ou expérience sociologique, les marques n’ont pas attendu pour s’engouffrer dans la brèche, à commencer par Gap, qui s’est empressée de revendiquer sa place comme fournisseur de vêtements normaux depuis 1969 via Twitter et d’en faire le sujet de sa nouvelle campagne pour l’automne 2014. La mode reprend ses droits, et cette anti-mode est devenue un courant dont on cherche à identifier l’origine afin de le catégoriser. Le patient zéro est-il cette sandale à fourrure vue chez Céline par Phoebe Philo en septembre 2013, ou le recyclage dément et génial de Maison Margiela? Chacun y va de son analyse ou de sa sélection shopping. On en serait presque à se demander si le normcore ne constituerait pas une mise en abyme des plus cyniques, orchestrée par ceux-là même qui semblent être pointés du doigt. Le Diable s’habille en Gap…

Publicité
Publicité

La dernière vidéo lifestyle

Les secrets d'un dressing minimaliste

«Moins, c'est mieux», y compris dans sa garde-robe. En collaboration avec responsables.ch, la blogueuse et auteure de «Fashion mais pas victime» Mélanie Blanc vous donne ses conseils pour acheter modérément et rester branché.

Les secrets d'un dressing minimaliste

n/a