mécénat

Le nouveau Paris de Frank Gehry

Avec la Fondation Louis Vuitton, l’architecte nord-américain signe un monument qui replace le Bois de Boulogne au centre de la capitale. Et change le regard sur la ville

Avec des yeux d’enfant, on dirait un Transformer, un animal mécanique prodigieux, diaphane et étincelant, un titan ailé de verre, que l’on trouverait au repos, là, couché à la lisière des bois. On dirait, aussi, un vaisseau voilé de lumière, une caravelle de l’espace affrétée par des elfes, ou alors, c’est un iceberg qui se prend pour un trois-mâts, un massif d’albâtre planqué sous une armure translucide.

C’est un monument. Et pour Paris, qui en collectionne déjà un certain nombre, le mot n’est pas vain. Le groupe LVMH inaugure ces jours la Fondation Louis Vuitton, un objet architectural spectaculaire, signé du Nord-Américain Frank Gehry. Un événement longtemps attendu. Près de quinze ans que l’on en parle, et plus d’une décennie que les premières esquisses ont été lâchées.

Le produit fini, qui s’érige au nord-est du Bois de Boulogne, à l’orée du Jardin d’acclimatation, marque certainement une étape dans l’histoire de l’architecture, tant il est sensationnel, d’un point de vue technique. Il est aussi un jalon pour Paris lui-même, à en croire certains historiens de l’art, qui affirment qu’après la tour Eiffel, et le Centre Pompidou, la Fondation Louis Vuitton compte désormais parmi les édifices les plus audacieux de la ville.

Sa construction, dont le budget n’a jamais été rendu public – mais qui, officieusement, tenait du «no limit» –, est une gageure, autant qu’un puissant geste de mécénat. Et une formidable opération publicitaire, aussi, puisque l’architecture est aujourd’hui l’un des canaux – le plus luxueux sans doute – par lesquels se transmet l’image d’une entreprise.

L’histoire de la Fondation Louis Vuitton commence là où on ne l’attend pas, par les rugissements libidineux des lions du Jardin d’acclimatation. C’était dans les années 50, et les fortunés riverains de Neuilly, au premier rang desquels Fanny et Marcel Boussac, se trouvaient fort indisposés par le bruit des fauves en rut. Marcel Boussac, entrepreneur prospère, était à la tête d’une holding très diversifiée comprenant notamment la Maison Christian Dior et les magasins Bon Marché. Il rachète alors la ­concession du Jardin d’acclimatation, avec pour unique objectif de se débarrasser prestement de ses voisins en chaleur.

Lorsqu’en 1981, Bernard Arnault pose les bases de son empire du luxe en reprenant la holding Boussac en faillite, le Jardin d’acclimatation fait encore partie du portefeuille des actifs. Cette bizarrerie prend toute son importance à la fin des années 90, à l’heure où le grand patron, devenu l’un des plus puissants du monde, se met en tête d’ériger sa propre fondation pour l’art contemporain. Commencent alors les négociations, qui furent longues et complexes, jusqu’à l’obtention d’un permis de construire.

Au cours des treize années qui séparent les premières esquisses de l’inauguration, une seule chose fut simple: le choix de l’architecte. En 2001, Bernard Arnault visite la Fondation Guggenheim à Bilbao, et c’est le coup de foudre. Il veut travailler avec Frank Gehry. Ce dernier, invité à visiter le site, accepte en souvenir des promenades de Marcel Proust dans le Bois de ­Boulogne.

Tout le reste fut compliqué. Entre les premières esquisses et la réalisation du bâtiment, toutes les formes, toutes les matières, tous les assemblages, tout, absolument tout, a été dessiné, puis redessiné, puis redessiné encore, réajusté, et remis en question jusqu’à la fin. Frank Gehry est réputé pour son perfectionnisme. Au moment où la maquette est présentée au public pour la première fois en 2006, les moyens techniques pour la réaliser n’existent pas encore. A l’ouverture du chantier en 2008, les fondations sont coulées à double, parce qu’à ce moment-là, personne ne sait encore quelles seront les dimensions, et donc le poids, du bâtiment.

La mise en œuvre de ce projet en mutation permanente, pilotée par la société Vinci, doit tout à une innovation technologique majeure: un logiciel initialement développé par Dassault pour la modélisation en 3D d’objets aéronautiques complexes, a été entièrement adapté à la gestion de projets architecturaux. Cette plateforme informatique, désormais brevetée et commercialisée, permet de mettre en réseau l’ensemble des intervenants sur un projet. Tous les ajustements en cours de construction peuvent ainsi être répercutés en temps réel auprès de chacun.

Sur les 12 voiles qui enveloppent le bâtiment, chacune des 3600 pièces de verre est différente de l’autre. Il a fallu inventer un four intelligent permettant de donner à chacune sa courbe exacte. L’immense écheveau de bois plié qui soutient l’ensemble a également nécessité un nouveau procédé industriel. «L’iceberg» qui constitue le cœur d’ouvrage est ­recouvert de 19 000 plaquettes de Ductal® – un béton blanc et doux inventé pour l’occasion – qui, elles aussi, sont chacune uniques. Pour l’ensemble de la construction, 32 brevets ont été déposés.

La Fondation Louis Vuitton est donc un accomplissement technique prodigieux, une œuvre d’art aux proportions fantastiques. Et le cadeau d’un mécène à la ville qui fit sa fortune. Dans cinquante-cinq ans, le droit de superficie dont a bénéficié LVMH pour la construction du bâtiment arrivera à échéance. Le vaisseau reviendra alors à la Ville de Paris.

Avec ses yeux d’enfant asthmatique, qu’aurait pensé Marcel Proust de cet oiseau de verre descendu du futur? Aurait-il, lui aussi, déambulé sous les voussures de ses ailes immenses, sur les terrasses de béton blanc de son corps irrégulier, pour voir Paris comme jamais on ne le voit, rivages urbains alentour d’un bassin forestier, Paris en lisière d’une vaste canopée, avec, à bâbord, la Défense, ici l’Arc de Triomphe, et là-bas, tout au bout du regard, la tour Eiffel dans une perspective remarquable, pour ne pas dire salutaire, puisque de là, et de là seulement, elle cache parfaitement la tour Montparnasse.

Avec des yeux d’enfant, monté sur le dos d’un animal fantastique, sur le pont d’un vaisseau féerique, Paris est une forêt réenchantée.

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