Mode

Le nouveau souffle de Milan

A la Fashion Week de Milan, l’euphorie des jeunes créateurs cohabite avec les grandes maisons, offrant à la cité lombarde une allure plus contemporaine

La Fashion Week de Milan – qui s’est terminée lundi passé – a longtemps eu mauvaise réputation. La ville? Trop grise, trop industrielle. La mode? Trop commerciale, trop prévisible. Milano, c’était un peu la Pompéi du style, une cité restée figée dans sa splendeur passée. Entre la toute-puissance de ses grandes marques et les célèbres traditions d’artisanat italiennes, il restait peu de place pour l’originalité. Mais depuis deux ans, la capitale lombarde connaît une sorte de renaissance fashion. Sous la houlette de Carlo Capasa, président de la Camera Moda (la Chambre italienne de la mode) depuis avril 2015, les talents émergents reçoivent plus d’aide que jamais et les jeunes designers étaient nombreux à figurer au calendrier de la saison printemps-été 2018. A l’élégance attendue, ils répondent par une allure contemporaine et inventive, s’adressant aussi bien aux millennials qu’à leurs grandes sœurs et à leur mère.

Loin des poncifs

Marco de Vincenzo est l’un des noms à retenir. Ancien designer d’accessoires chez Fendi, cet Italien a lancé sa marque en 2009, mélange de silhouettes classiques et de matières high-tech. La note de son défilé, organisé dans l’imposante enceinte du château des Sforza, annonçait un hommage à sa Sicile natale. Frayeur. La Sicile, l’un des super-poncifs de la mode italienne. Allait-on avoir droit à des imprimés citron ou, pire, à des ersatz de Monica Bellucci en robe moulante? C’était mal connaître De Vincenzo, qui a livré une interprétation décalée et psychédélique de ses souvenirs d’enfance. On a vu des t-shirts en coton avec un dos en macramé, des pantalons à larges sequins, de longues robes à volants aux couleurs vibrantes, rose, orange, jaune. Il y avait aussi ces sacs à main à l’effigie de films mythiques comme Shining et des sacs en fausse fourrure pas possibles. «L’été, on n’a pas le temps de penser à sa tenue. On a cinq minutes pour se changer, alors on attrape une robe du soir qu’on porte à la plage. C’est bizarre mais ça fonctionne. Les femmes cherchent ce type de pièces fortes mais faciles à porter», promet De Vincenzo après son défilé.

Autre réussite, la collection d’Arthur Arbesser, un Autrichien diplômé de la prestigieuse Central Saint Martins de Londres. A première vue, rien de très excitant dans ses silhouettes austères, des robes chemises silencieuses, jupes sous les genoux, chemises en soie. Conservateur, limite frigide. Puis se sont déployées de violentes couleurs, violet électrique, jaune acide, vert pétant. Une déclinaison chromatique inspirée du peintre autrichien Heinz Stangl, dont les dessins se faisaient imprimer. Et soudain, une tension s’est insinuée dans la collection, une charge érotique mêlée à une austérité assumée. Une élégance fragile. On se serait dit dans un film de Claude Chabrol, une de ces histoires de bourgeois qui se terminent en drames familiaux. En guise de bande-son, un duo de pianistes interprétait en live Fantaisie en fa mineur pour piano à quatre mains, de Franz Schubert. La note de défilé évoquait «un reflet», «une douleur résignée entre souvenirs et réalité». Dérangeant et exquis.

Euphorie punk

N’allez pas croire que les grandes marques n’ont plus rien à dire. Ou qu’elles ne font plus rêver. Dans le bus qui transporte les journalistes et acheteurs d’un défilé à l’autre, on rencontre Daniele, 20 ans. Etudiant en histoire de l’art à Turin, il est venu à Milan pour s’infiltrer en douce dans les défilés. Devant le show Prada (où il entrera), il lève les yeux au ciel. «Miuccia Prada, c’est Dieu!»

Pour le printemps-été 2018, Dieu a donc concocté une silhouette de punkette énervée. Cette fille porte de larges manteaux d’homme à couleurs criardes, des shorts, des jupes crayon et des chemisettes à tendance fascisante ou des chaussettes de foot sous les genoux. Et si elle s’autorise un top ou une robe en soie précieuse, elle les passe par-dessus un polo ou un pantalon. Les imprimés bande dessinée peuplent la collection, de quoi faire passer Roy Lichtenstein pour du minimalisme. La bande-son mixe Lana Del Rey, Nirvana, The Cure et Céline Dion. Ça part dans tous les sens. C’est intelligent et brutal, ironique et hautement politique. Car dans la maison italienne, rien n’est gratuit. Ancienne communiste, féministe, collectionneuse d’art, Miuccia Prada utilise sa mode pour habiller bien sûr, mais aussi pour délivrer un message. Celui de l’été prochain? «Que les femmes soient fortes et combatives», a martelé la créatrice en backstage.

L’élégance au quotidien

A défaut de signer une esthétique radicale, d’autres grandes marques s’efforcent, elles, de proposer un vestiaire contemporain, en phase avec le mode de vie des femmes. En 2017, le vêtement élégant doit aussi être confortable et fonctionnel, sous peine de lourdes sanctions commerciales. Certaines maisons jouent le jeu avec brio. Chez Bottega Veneta, Tomas Maier imagine des silhouettes d’une grande simplicité – longues robes t-shirts, combinaisons une pièce –, mais il les mitraille d’œillets, de perles en verre et de sequins. La sobriété et l’ornement, l’essentiel et le superflu.

Etrangement, l’ensemble n’est jamais lourd ou redondant. Il faut dire que les matières sont somptueuses: de la soie, du daim aussi doux que du cachemire. La palette de couleurs aussi. Pour l’été 2018, Maier s’est inspiré de la demeure de l’architecte britannique Robert Adam. On trouve du lilas, du vert fatigué, du bleu océan et du rose marbré. On se souviendra aussi de l’un des castings les plus interraciaux de la Fashion Week, avec une bande-son hip-hop très street.

 Chez Max Mara, roi du manteau couleur poil de chameau, rendez-vous avec une femme intelligente, ambitieuse et chic. De celles qui n’ont pas le temps de cuisiner, ni de rentrer se changer entre bureau et cocktail du soir. Et la note du défilé a beau divaguer sur une perception «baudelairienne» de la ville et sur une nouvelle vague de «philosophes-jardiniers», c’est bien à cette amazone que s’adressent les tailleurs d’été à la coupe chirurgicale. La féminité s’inscrit dans des matières délicates comme l’organza ou le tulle. Dans les imprimés fleuris aussi (le coup des philosophes-jardiniers). Il y a aussi ces incroyables manteaux-peignoirs en matière éponge. Décalé, pour du Max Mara. A chacun sa transgression.

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