Artisanat

Le nouvel âge du faire

A Venise, la Fondation Michelangelo présente «Homo Faber», gigantesque exposition qui met à l’honneur les métiers d’art

L’exposition n’est visible que deux semaines. Mais les moyens mis en œuvre pour sa réalisation sont ceux d’une biennale qui durerait trois mois. Organisée par la Fondation Michelangelo, cofondée par Johann Rupert, président du groupe Richemont, et Franco Cologni, Homo Faber met à l’honneur les métiers d’art à la Fondation Cini, sur l’île de San Giorgio Maggiore, à Venise. «Dans un monde où les machines détruisent chaque jour des emplois et où l’intelligence artificielle transforme nos vies, il est vital de reconnaître le côté exceptionnel et unique du talent humain et son potentiel pour apporter équilibre et beauté», explique Johann Rupert dans le catalogue de l’exposition.

Une beauté dont l’industrie du luxe peut difficilement se passer, aucun robot n’étant par exemple capable de graver les pierres fines et précieuses comme le fait Philippe Nicolas. Son métier? Glypticien. Autrefois indépendant, il travaille désormais chez Cartier où il forme ses successeurs à sculpter dans du bois fossilisé une panthère aux yeux verts, l’animal totem du joaillier parisien.

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Céramiste anesthésiste

Mais qui dit métier d’art pense aussi métier en voie d’extinction. «Ils n’ont pas disparu, rétorque Jean Blanchaert, curateur de l’exposition Best in Europe, qui a regroupé dans une salle les 50 meilleurs artisans du continent dans tous les domaines, du cuir à la reliure, en passant par le verre et le travail du feutre. Ils ne sont juste pas assez connus. C’est pourquoi il est important de mettre ces savoir-faire d’hier au service des idées d’aujourd’hui.» Le galeriste milanais a retenu les céramiques artistiques du Belge Antonio Spoto. Des pièces tournées en «double paroi», une technique à la maîtrise redoutable qui permet de créer des formes complexes.

Et comme le luxe, c’est aussi une histoire de temps, chaque pièce prend trois mois à son auteur, qui a découvert sur le tard cette passion pour la terre. «En fait, je suis anesthésiste, explique l’artiste-artisan de 65 ans. Un jour, j’ai eu envie de faire quelque chose de mes mains. Il y a quinze ans, j’ai découvert la céramique en prenant un cours d’histoire de l’art à l’Académie de Charleroi. J’ai ensuite appris à tourner la terre chez Antonio Lampecco, à Maredsous, dans la province de Namur.»

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Œuvres d’art volantes

Plus inattendu, Homo Faber présente également une entreprise italienne d’hélicoptères. Car oui, les métiers d’art peuvent aussi toucher à ce genre de mécanique. «Des turbines au design intérieur, tous nos engins sont fabriqués à la main, insiste Lorenzo Cavo, ingénieur chez Konner Helicopters. Nous nous considérons comme des artisans. Nos machines sont des œuvres d’art mais qui volent.» Prix de ces objets qui prennent l’air? Entre 350 000 et 550 000 euros selon le modèle à deux ou quatre places.

La grande force de l’exposition de la Fondation Michelangelo, c’est donc aussi de dépoussiérer des professions dont l’image est parfois cantonnée au folklore. L’architecte et designer Michele de Lucchi a ainsi formé des duos de designers connus avec des artisans. Histoire de montrer qu’un fabricant de boîtes de fromage exerce un métier très vivant en l’associant avec le Suisse Alfredo Häberli.

Hommage à Rousseau

Même chose chez India Mahdavi, qui présente deux pavillons spectaculaires. «Moi qui ne travaille pas dans la tradition de grand classicisme de l’artisanat, j’aime l’appliquer à des idées plus modernes, explique l’architecte d’intérieur et designer parisienne, qui a fait appel à des maîtres français et espagnols du rotin pour construire son hommage au Douanier Rousseau, «mon héros, un artiste qui voyageait dans sa tête».

D’où cette scénographie pittoresque avec sa flore exotique, ses toucans, sa panthère et ses fauteuils super chics. «Mettre les métiers d’art au service de l’imaginaire, voilà ce qui m’intéressait. Regardez ce décor: une abstraction de jardin d’hiver avec au sol un motif à carreaux en noir et blanc réalisé par les étudiants de l’école de mosaïque de la région de Venise, continue India Madhavi pour qui ces artisanats sont menacés. A un moment où on ne sait pas si l’humanité ne va pas verser dans un monde robotique, il est capital de retenir ces savoir-faire qui nourrissent aussi des économies locales. On fait des choses très bien avec des imprimantes 3D, bien sûr, mais l’industrie travaille en quantité. Seule la main de l’homme est capable de l’unicité et de la rareté.»

«Homo Faber», jusqu’au 30 septembre, Fondation Cini, Venise, homofaberevent.com

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