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Brandebourgs

La nouvelle vague du duffle-coat

Vêtement de survie des marins britanniques pendant la Seconde Guerre mondiale, le duffle-coat a le vent en poupe cet automne. Icône du vestiaire militaire, il a conquis le monde civil jusqu’aux antimilitaristes. Comment ce pardessus rustique traverse les siècles, les mains dans les poches

Un paquet d’embruns et le vent de l’histoire. C’est aussi ce que les podiums ont essuyé cette année, au passage de la nouvelle vague des duffle-coats. Le ­manteau des marins britanniques du siècle passé a éclaboussé les collections masculines de l’automne-hiver. Parfois traditionaliste, souvent iconoclaste, le célèbre pardessus en laine revêt cette saison encore de nouveaux atours.

Protéiforme mais pourtant reconnaissable entre 1000. Le duffle-coat version 2014 reste identifiable, comme si les créateurs les plus audacieux ne parvenaient jamais à démystifier une telle icône du vestiaire, d’abord masculin. Par exemple, et pour ne citer qu’eux, Balenciaga le décline en deux modèles: l’un sage et respectueux, à peine raccourci, graphique. Comme pour mieux préparer à cette version mini et ostentatoire: en cuir précieux, sans capuche. Chez Band of Outsiders, il ose la peau de mouton retournée, façon Gavroche des Highlands. Chez Armani, il se fait moelleux et cintré. Sa longueur diminue chez Pringle of Scotland, où il fusionne avec le caban.

En jean, sublime: l’icône de vestiaire change de peau pour la toile denim avec Dior. Dries Van Noten le rend, lui, nonchalant et mousseux. Teintes douces, celles d’un rêve d’automne ouaté. Un duffle-coat pour arpenter le macadam des villes qui sentirait l’humus des forêts. Autre tropisme anversois: Walter Van Beirendonck en livre une version dégingandée dans l’hommage le plus radical. Une fusion rétro-futuriste, couleur flashy et échancrures aux épaules. 2001 l’Odyssée de l’espace en classe de neige et en technicolor.

Viktor & Rolf le dépouillent de ses brandebourgs. Zegna le britannise encore plus: version à carreaux, pour un côté Angleterre-industrielle-de-banlieues-à-briques. Chez Gieves & Hawkes, l’un des garants de la tradition sartoriale londonienne, il s’équipe de rabats de poches et d’un col, ainsi que d’une moderniste fermeture Eclair. Chez Ralph Lauren, il redevient académique. Nostalgique et rassurant.

Un manteau militaire

Pourtant, tiré de la garde-robe militaire d’outre-Manche, le lourd manteau à capuche a fait la guerre. Dans la famille du duffle-coat, je voudrais le grand-père. Le maréchal Montgomery, alias «Monty». Le field marshal anglais, commandait la 8e armée britannique ­pendant la Seconde Guerre mondiale, en grande partie depuis son duffle-coat.

La version des origines avait tout pour séduire d’abord les militaires de la Royal Navy: rustique, solide et très chaud. Cette grosse laine hydrofuge permettait de s’habiller facilement par temps froid, en portant des gants, grâce à ses trois boutons en bois à glisser dans des attaches en chanvre. En couvrant le corps jusqu’aux genoux, ample et en taille unique, elle avait la faveur de tous les marins de quart qu’elle réchauffait sur le pont, quel que soit leur gabarit. Capuche en forme de seau pour se protéger des averses et patte de col, pièce de renfort sur les épaules pour isoler de la pluie. Sans chichi et efficace. En un mot, militaire.

Des origines flamandes

Ce vêtement so british a en fait des origines flamandes. Il tire son nom de la ville de Duffel, aujourd’hui devenue un quartier d’Anvers. On y tissait là, dès le Moyen Age, de la grosse laine couverte de suint, un imperméabilisant aussi naturel qu’odorant. Avant d’intéresser les militaires anglais, cet épais drap de laine rugueux servait entre autres à la fabrication des robes de bure monacales. Mais l’odeur caractéristique de chien mouillé par temps de pluie n’est plus qu’un souvenir. Les duffle-coats actuels sont en laine hydrophobe, d’autres provenances, et souvent mélangées à du synthétique.

Adopté par les civils

Le duffle-coat est devenu le ­contraire de ce à quoi il était destiné: des activités militaires au grand air, il est passé dans le vestiaire des civils citadins. A la fin de la guerre de Corée, le Ministère de la défense britannique a en effet écoulé les surplus de son stock et fait pour cela appel en 1951 à Harold Morris, un industriel anglais spécialisé dans la fabrication de bleus (overalls) et de gants (gloves) de travail. La marque Gloverall était née…

Très vite, le duffle-coat séduit le monde civil. La demande dépasse l’offre. Gloverall se lance alors dans la fabrication d’un nouveau stock, avec des modèles redessinés en 1954: la ligne est modernisée, la capuche devient plus petite. Des rabats sur les poches sont ajoutés, et les boutons en bois sont remplacés par des boutons en corne («dents de morse»), tandis que la corde des brandebourgs est remplacée par du cuir. Héritière de la tradition, la marque Gloverall demeure la référence. Elle collabore régulièrement avec le monde de la mode (Vivienne Westwood, Gieves & Hawkes, etc.).

De Sartre à Bowie

«Je me souviens de la mode des duffle-coats», écrivait Georges Pérec… en 1978. Avant lui, Paddington ne s’y était pas trompé. Le célèbre ourson des contes pour enfants britanniques, à la fin des années 50, avait déjà choisi le mythique pardessus en laine, comme bon nombre d’ambassadeurs tout aussi illustres. David Bowie, Jean-Paul Sartre et le maréchal Montgomery ont en effet un point commun. Certes l’un a les yeux vairons, l’autre un strabisme divergent et le troisième des hauteurs de vues stratégiques. Mais leur similitude ne concerne pas le regard qui les a aussi rendus célèbres. Tous trois ont porté ce vêtement universel.

Du militaire vintage en passant par le gentleman-farmer, les stars du rock et de la pop, les intellectuels contestataires, et les poètes, tous ont été conquis. Dans son livre Des modes et des hommes, Farid Chenoune rappelle que Jean Cocteau «emprunta [le duffle-coat] aux étudiants des cafés enfumés du Quartier latin pour l’introduire, en laine blanche, jusque dans les premières de l’opéra.»

«Je me souviens de Mai 68», écrivait aussi Pérec dans sa célèbre liste de souvenirs. Le duffle-coat s’en souvient lui aussi. Ou en tout cas du Quartier latin. Tenue par excellence des intellectuels de la Rive gauche, le duffle-coat a été également «l’uniforme» des antimilitaristes, ces militants du mouvement britannique pour le désarmement nucléaire.

Un acte politique

Car le port du duffle-coat est aussi un acte politique. Pardessus des sans-grade à l’origine, il était devenu le parfait accessoire de l’intellectuel du siècle passé qui défend, revendique et veut afficher des origines modestes. Le moyen visuel de se faire adopter par la classe ouvrière. Des caricatures de l’intello de cette époque présentent ce dernier vêtu d’un duffle-coat, comme ce dessin humoristique de 1949 «Qui n’a pas son duffle-coat?» sur lequel le vêtement est décrit avec son «capuchon ne servant à rien» et ses brandebourgs: «Plus les boutons sont gros, plus l’homme est existentialiste.»

Existentialiste ou non, le duffle-coat a le pouvoir magique de faire aimer l’automne et l’hiver. Par son confort, son histoire et son pouvoir d’évocation, ce vêtement traverse le temps. Une cuirasse de laine qui tient les rigueurs du climat, les fâcheux et les avanies de l’âge à distance. Douillet, mais isolant comme une armure.

Sans chichi et efficace. En un mot, militaire

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