Il se réveille à peine, rien n’est encore officiel. Il n’y a eu ni ruban coupé, ni feu d’artifices, ni banquet d’inauguration. Certes, le communiqué clamant la renaissance du Royal Savoy est déjà imprimé, mais il attend encore le feu vert des propriétaires qataris. Après cinq années de travaux, le troisième palace de Lausanne sort lentement de son sommeil. Ses portes ne sont qu’entrouvertes.

«Le Temps» a mis un pied dans la porte. Et, insolent privilège du journaliste, s’est offert une nuit dans ce bâtiment «Art Nouveau» déposé sur la Croix d’Ouchy. C’est que l’hôtel intrigue. Peut-être à cause de sa réouverture, maintes fois repoussée? A moins que ça ne soit son architecture souveraine – avec ses deux ailes monumentales épaulées par de fines tourelles? Ou peut-être est-ce cette inaccessibilité prolongée, piégé qu’il était dans un enchevêtrement d’échafaudages, dormant sous une toile de chantier délavée?

Une institution de 1909

Qu’importe, en fait. Le Royal Savoy a su se faire désirer. Ouverte pour la première fois en 1909, la construction compte aujourd’hui 101 chambres. Une annexe sortie de terre ces dernières années, accueillera, elle, 95 chambres supplémentaires. La société Katara Hospitality – avec un «K», même s’il s’agit de la filière hôtelière du fonds souverain du Qatar – a racheté le bâtiment en 2009 pour un montant non dévoilé (certains l’estiment à 60 millions de francs). La compagnie a investi 100 millions de plus pour le rénover.

Tout n’est pas tout à fait prêt. Dans la cour, le ballet des berlines n’a pas encore balayé celui des bruyantes bétonneuses. Dans le hall d’entrée, comme d’ailleurs dans les corridors ou dans les chambres, flotte l’odeur caractéristique du neuf.

La mise en garde commence dès l’arrivée: «Les piscines du spa et le Sky-lounge [ndlr: le bar qui se trouve sur la terrasse panoramique] ne sont pas encore ouverts», s’excuse un aimable réceptionniste. Il nous fera patienter dans un fauteuil confortable le temps que notre chambre soit prête.

Le hall gris, aux plafonds hauts et à la décoration sobre, n’est pas sans rappeler le palace d’origine, selon différents connaisseurs qui s’y sont jadis rendus. Dans le salon, une quinzaine de petits brûleurs au gaz encastrés dans une imposante cheminée réchauffent l’atmosphère. On devine un discret panneau annonçant la tenue d’un congrès d’une fédération sportive. C’est d’ailleurs, on l’apprendra par la suite, l’une des raisons de cette ouverture anticipée: en promettant de réserver plusieurs dizaines de chambres dans l’établissement, l’association a poussé le Royal Savoy à ouvrir ses portes dès le 4 novembre. Même si les travaux n’étaient pas terminés.

Le petit tour du propriétaire

Le réceptionniste revient tout sourire: la chambre est prête. Avant d’y grimper, on nous propose un petit tour du propriétaire (brasserie-bar-fumoir). Bref, le tour, puisque la seconde aile du bâtiment est encore inaccessible au public. À l’étage, nous nous engageons dans un couloir interminable. Ce sont  peut-être d'ailleurs les motifs de l’épaisse moquette qui donnent cette impression, mais il y a un petit côté «Overlook Hotel» que Stanley Kubrick, qui a adapté le roman de Stephen King, n'aurait pas renié.

Arrivé dans la chambre 315, notre guide poursuit son travail. La présentation est exhaustive: du minibar – les boissons sans alcool y sont gratuites, le reste, non (une Carlsberg coûte 9 francs, un paquet de chips, 6 francs) – à l’iPad dressé sur la table de nuit – qui dévoile le menu de la brasserie ainsi que différentes informations sur Lausanne – jusqu’au chauffe-serviette de la salle de bains.

Quand même, de 370 à 1300 francs la nuit

Les prix des chambres glissent de 370 (chambre double) à 1300 francs (suite exécutive) par nuit. Confortable et moderne, la nôtre (dans les premiers prix, 35 mètres carrés) est parée de ce gris élégant rappelant le hall d’entrée. En guise de décoration, cinq photos d’époque de l’hôtel sont encadrées contre le mur, probablement pour rappeler au visiteur qu’il dormira ce soir dans un bâtiment centenaire. Le petit balcon promet une vue sur le lac. Il offre surtout le coup d’œil sur le chantier encore à l’œuvre côté jardin.

Le temps de s’enquérir du prix du repassage d’une chemise – celle que l’on voulait mettre pour le souper est irrémédiablement froissée; 15 francs – et il est l’heure de descendre goûter aux mets concoctés par le chef étoilé Marc Haeberlin. Ce soir-là dans la Brasserie du Royal, seul restaurant du palace, les salles sont presque pleines: environ 48 couverts seront servis par une équipe de serveurs encore trop réduite. La cuisine s’ouvre directement sur l’une des salles de la brasserie et c’est un plaisir – un brin bruyant – d’observer les 9 experts mitonner les chasses, tartares et autres festivals de sorbet. Les assiettes sont savoureuses, seule l’addition sera un brin plus salée que prévu: une erreur de 52 francs s’est glissée dans le poireau vinaigrette – nous avions pourtant bien opté pour la version sans caviar…

A 7h23, la perceuse vrille les dormeurs

A l’heure du retour à la chambre, un regret: l’absence d’une petite brosse à dents d’appoint, pourtant toujours utile lorsqu’on doit inopinément passer une nuit dans un palace. Cela ne nous empêchera pas de passer une excellente nuit de sommeil. Le réveil sera rude.

À 07h23, la longue complainte d’une perceuse vrombit dans les murs. Suivie de quelques lointains coups de marteau, du bip-bip-bip d’un camion de chantier amorçant une manœuvre de recul dans la cour et des lamentations aiguës d’une scie sauteuse. Aucun doute: la vingtaine d’ouvriers a repris le travail dans le jardin. Le copieux buffet du petit-déjeuner (39 francs, en plus de la chambre) nous fera rapidement oublier ce mauvais réveil. D’autant qu’il sera offert par l’hôtel pour compenser les désagréments subis dès les premières heures du matin.

Verdict: le Royal Savoy a certes ouvert ses portes, mais il est peut-être encore un peu tôt pour s’y rendre. La qualité de l’accueil et l’amabilité du personnel y sont indiscutables. Toutefois, les dernières finitions empêchent encore de profiter pleinement de son séjour. L’inauguration officielle devrait avoir lieu en mai 2016 mais en janvier prochain, nous promet-on, le gros des travaux sera fini. Nous y retournerons pour en juger.