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Nuits de jouvence en auberge de jeunesse

Une nouvelle génération d’auberges de jeunesse séduit les millénials en quête de chambres privées, restaurants et bars au design inspiré.

Le bâtiment Art déco qui abritait l’ambassade suisse au cœur du centre historique de Lisbonne est splendide. Moulures florales. Parquet lustré. Haut plafond. Marbre blanc. Ses belles vibrations patrimoniales font le cachet de l’auberge de jeunesse qui s’y est installée. Les voyageurs apprécient le faste d’antan sans le luxe des hôtels étoilés. Les salles de réception ont été transformées en grandes suites au décor bohème ou en chambres collectives avec des lits en bois aggloméré jusqu’à trois fois superposés, accessibles pour environ 20 euros la nuit. Un bar et deux restaurants, dont l’un sur le toit, promettent une immersion sociale animée parmi les Lisboètes qui trouvent ici des cocktails signature, une cuisine portugaise contemporaine et des concerts.

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Aux Piaules

Même ambiance festive aux Piaules, dans le quartier parisien de Belleville. Restaurée par l’architecte designer Kristian Gavoille dans un style industriel, cette auberge évoque le voyage avec des couchettes style trains de nuit censées répondre à tous les problèmes du voyageur, grâce à des rideaux obscurcissants, des compartiments fermés à clé, des prises pour charger et une lampe de lecture. La carte du bar propose des bières artisanales, une limonade maison, des fromages, un tarama à la truffe d’été, du pâté de campagne à déguster au coin du feu ou sur le roof top avec vue sur les toits de Paris.

Ces deux adresses de caractère, à mi-chemin entre l’auberge et le boutique-hôtel, incarnent le concept de «poshtel» en pleine expansion en Europe. Les grands dortoirs y existent toujours, mais les lieux montent en gamme avec des chambres privées dotées d’une salle de bains et un restaurant dont la carte mise sur des expériences culinaires locales recherchées. La chaîne d’auberges Generator implantée dans une quinzaine de villes européennes, de Barcelone à Londres, en passant par Venise, Rome ou Berlin, est l’une des références du genre.

Boom du tourisme urbain

«Depuis les années 2010, on assiste à une nouvelle génération d’auberges de jeunesse qui répond à la hausse des exigences de qualité de la part du public», analyse Rafael Matos Wasem, enseignant et chercheur en tourisme à la HES-SO Valais. Selon lui, elles essaient de cibler un marché plus chic lié au tourisme urbain en plein essor grâce aux compagnies low cost. En ciblant les voyageurs aux revenus un peu plus élevés qui cherchent du confort mais surtout du style à un prix abordable.

«Plus de 70% de la clientèle des auberges est formée par la génération des millénials, âgés de 18 à 34 ans, poursuit le spécialiste. Les escapades représentent une part importante de leur vie. Ils voyagent principalement pour voir et expérimenter quelque chose de nouveau alors que le touriste moyen part pour se relaxer, se reposer et décrocher. D’où l’importance des nouvelles offres des poshtels, type restaurants et bars branchés, navette pour l’aéroport, wi-fi gratuit, et surtout expériences originales proposées par l’équipe sur place qui a les mêmes affinités.»

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400 auberges

Dans ce contexte, des guides et des agences se lancent dans la course aux meilleurs. La start-up française My chic hostel regroupe 400 auberges dans le monde au meilleur rapport qualité prix dans le segment haut de gamme. Leur catalogue virtuel a des airs de bistrots de quartier ou d’appartements hipster dans des bâtiments historiques ou industriels transformés. On retrouve des éléments récurrents, type vélos à disposition, mobilier vintage, revues à profusion, murs peints, carreaux de ciment et assiettes bien dressées. «On commence à croire que c’est devenu plus cool d’aller dormir dans une auberge de caractère plutôt que dans un hôtel étoilé. Ce sont des berceaux d’authenticité, d’expériences plus proches de la réalité des habitants de ces villes», estime Rafael Matos-Wasem.

En Suisse aussi, les auberges de jeunesse suivent le mouvement. Le pays compte une cinquantaine d’adresses. En ville et en montagne. Du château romantique à la maison de maître, en passant par le relais campagnard ou des bâtiments d’architectes. «Le changement a été amorcé dans les années 1990 déjà avec une réflexion sur de nouveaux concepts architecturaux, le développement durable, la gestion des auberges et l’extension du réseau en Suisse, explique René Dobler, à la tête de la fondation Swiss Youth Hostel. L’image du bâtiment et la décoration intérieure deviennent un facteur important pour l’hôtellerie abordable. Elles doivent compenser le manque de services et séduire des clients devenus très hétéroclites: aussi bien des groupes d’amis et des couples de tous âges que des clubs de sportifs, des chorales ou des écoliers.»

Un spa de 1900 m²

Parmi les derniers projets, le wellnessHostel4000 marque bien le renouveau général. Première construction en bois à cinq étages de l’hôtellerie helvétique, le bâtiment situé à Saas-Fee revisite le style rural alpin dans un langage architectural contemporain, tout en répondant aux normes Minergie-Eco. En plus du restaurant avec vue panoramique sur les montagnes valaisannes qui sert des spécialités régionales, le point fort de cette adresse tient à son espace bien-être de 1900 m². Des piscines couvertes aux saunas, hammam, bains à remous, douches sensorielles, salle de repos et station de thé, ce spa ne semble pas avoir grand-chose à envier aux grandes structures hôtelières.

Le cas du Swiss Youth Hostel

Ailleurs, c’est le caractère patrimonial qui motive Swiss Youth Hostel. Inauguré en juin dernier, l’auberge de jeunesse de Crans-Montana occupe l’ancien sanatorium de luxe devenu ensuite l’hôtel Bella Lui. Construit en 1930, il a été classé monument historique en 2002 et représente un précieux héritage du Bauhaus. Les clients qui viennent y apprécier l’esthétique épurée de l’entre-deux-guerres sont souvent tentés de réserver la chambre de l’hôtel reconstituée dans le thème. Du linoléum gris aux meubles de couleur vert bouteille, l’ensemble incarne l’esprit des années 1930. D’autres projets de nouvelles auberges sont en cours, notamment à Neuchâtel où le collège des Sablons, datant de 1897 et disposant d’une vaste terrasse, devrait accueillir 120 lits d’ici à l’été 2020.

A l’exception des dortoirs, les nouvelles auberges de jeunesse ont perdu l’austérité de leurs ancêtres allemands, suisses et français du début du XXe siècle. Leurs nouvelles moutures incarnent tout un ensemble de valeurs contemporaines chères aux millénials. Elles leur ouvrent de nouveaux territoires, tout en les ramenant à la source des belles choses: vers la joie des liens sociaux, les expériences authentiques, le respect de l’environnement, le culte du rétro et la quête de l’extraordinaire. Tout ça, sous le même toit.

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