Demain je change de vie (4/5)

Pendant dix-huit ans, le «pendulaire» genevois Olivier Boesch a vécu à cheval entre Paris et sa ville natale

Il revient aujourd’hui à Genève. Le grand saut dans le vide? Il ne repart pas complètement de zéro, mais vit tout de même la situation comme un challenge

Il voit ça comme un grand saut dans le vide. Un nouveau pari dans une vie professionnelle qui ronronne. Disons, un nouveau pari un peu forcé. Fils du compositeur de musique électroacoustique Rainer Boesch, Olivier Boesch n’a pas tout plaqué pour se lancer dans une nouvelle aventure. C’est l’aventure qui s’est imposée à cet architecte urbaniste de 45 ans né à Genève le 11 septembre – «une date facile à retenir» – mais exerçant à Paris. Un esprit brillant, vif et battant dans un physique de gentil taureau, cheville ouvrière du prolongement de la ligne de tram 15, qui reliera bientôt la gare Cornavin, à Genève, à Saint-Julien, en France voisine.

Olivier Boesch est de retour dans la cité qui l’a vu naître après une carrière de dix-huit ans menée dans la Ville-Lumière. Il avait déjà quitté l’agence où il exerçait comme directeur de projet pour monter Buro, sa petite affaire, avec deux autres collègues. Il était convenu que son ancien employeur lui garantirait un certain volume de boulot. Sauf que ce dernier a brutalement déposé le bilan, juste avant l’été.

Fini les grands locaux qui abritaient jadis le showroom de la styliste Agnès B. dans le Xe arrondissement et les mandats qui tombaient du ciel. Buro doit se débrouiller par lui-même. Le grand saut pour continuer à exister. Et en premier lieu trouver un terrain d’atterrissage.

«On avait un mois pour se retourner, pile au départ des grandes vacances. On a profité d’une incroyable solidarité. Des collègues dans le même cas nous ont très vite proposé de partager leur loyer.» Buro occupe donc depuis le 1er juillet un espace en co-working rue des Feuillantines, juste derrière le Panthéon.

«Trois ordinateurs, trois tables, une connexion WiFi. Et c’est tout aussi bien comme ça. Nous sommes petits, mais hyper-réactifs. Et puis nous ne sommes de loin pas les seuls dans cette situation. En France, l’architecture est une profession sinistrée, la crise et l’agenda politique ont passablement freiné les projets de construction. Vous n’imaginez pas le nombre de bureaux qui réduisent leurs effectifs de moitié et les architectes qui se retrouvent sur le carreau du jour au lendemain», explique celui qui a étudié l’architecture à Genève, à une époque où il y avait encore une école qui diplômait ses élèves.

Il est ensuite parti travailler à Paris chez Antoine Grumbach, récipiendaire du Grand Prix de l’urbanisme et de l’art urbain en 1992, qui ne prenait pas de stagiaires mais chez qui, à force de mettre le pied dans la porte, il a fini par s’imposer. Au point d’y avoir mené l’essentiel de sa carrière, passant du stade du jeune qui gratte les plans à celui de responsable de projets à gros budget.

«Je ne voulais pas rester à Genève, où les possibilités dans le secteur me semblaient limitées. J’avais rencontré Antoine Grumbach à l’Ecole d’architecture, où il avait donné une conférence. Je pensais le rapport entre l’architecture et la ville exactement comme lui. J’ai tout fait pour intégrer son équipe à Paris.»

Et Genève? Olivier Boesch y mène sa vie de famille. Chaque jeudi, depuis 1997, un TGV le rend à sa femme et à ses trois enfants. Une existence de pendulaire affectif pas toujours très simple, ni à vivre, ni à organiser. «J’ai toujours fait en sorte de leur consacrer du temps. Quand je suis à Genève, ils sont ma priorité. J’ai toujours respecté le principe de ne jamais ramener de travail à la maison.» Un quotidien en pointillé sur le rythme duquel tout le monde s’est donc calqué.

«Moi, franchement, je ne me voyais pas exercer à Genève. Mes anciens copains de classe ramaient pour décrocher des contrats et s’échinaient sur des concours qu’ils gagnaient rarement. A Paris, je m’occupais de gros chantiers, de développement de centres commerciaux et d’infrastructure d’urbanisme. Que diable serais-je revenu faire dans cette galère?»

Ça, c’était avant. Car la galère, le destin s’est chargé de le pousser dedans. «Avec l’équipe, je dois désormais trouver des mandats et participer à des concours. Je suis mon propre patron, avec tout ce que cela implique de gestion administrative et d’organisation, qui prennent beaucoup de temps. Alors oui, je le faisais déjà dans l’ancienne structure qui m’employait, mais pas à cette échelle.» Le grand saut pour faire tourner la boutique. Et revenir chez lui pour relancer la machine.

Ah oui, une chance quand même. Même s’il observait Genève de loin, Olivier Boesch a toujours entretenu des liens professionnels avec la ville où il est né. «Pour une agence française, la Suisse est un excellent débouché. A l’époque d’Antoine Grumbach, on s’inscrivait à des concours en s’associant avec des bureaux genevois lorsque l’occasion se présentait. On ne les remportait jamais, mais cela contribuait à ne pas nous faire totalement oublier.»

Et puis le jeu a fini par payer. «Nous avons décroché le projet de la nouvelle ligne de tram qui reliera Cornavin à Saint-Julien en 2022, en collaboration avec BRAA, des architectes genevois. C’était la première fois que je me retrouvais confronté à des contraintes suisses. Les discussions avec les communes, notamment, sont très différentes avec un élu genevois ou un maire français. Il faut adapter les stratégies selon les interlocuteurs. Et j’aime beaucoup ça.»

Une poire pour la soif qui a permis à Olivier Boesch de rester zen lorsque le bureau a mis la clé sous le paillasson. «Surtout ne pas paniquer. Je ne repars pas complètement de zéro. J’ai le soutien de la famille, des amis et des confrères. J’ai aussi pour moi l’expérience et une certaine philosophie personnelle. Je ne ressens jamais les choses en termes de rupture, mais de transformation et de continuité. Des points de vue qui m’ont sans aucun doute sauvé. Je reste persuadé que les événements s’enchaînent. Et que le bon contact avec les gens reste primordial. Le maire de Saint-Julien m’a retenu, avec Dominique Zanghi, comme architecte-conseil de sa municipalité et les liens avec les bureaux genevois que je cultivais déjà petit à petit vont se renforcer.»

Chaude, la rentrée, mais pas fatale, pour l’architecte qui doit désormais gérer l’avenir, son plus gros chantier. «Je dois m’organiser sur Paris, même si là-bas les temps sont durs. Et profiter de prospecter sur Genève, où je ne suis pas en terre complètement inconnue, même si je connais moins bien la cité et son histoire que celles de Paris. J’ai postulé pour des postes d’enseignement, par exemple. Sans succès. Mais je reviens au moment où Genève et son territoire se réinventent complètement. Le gâteau est suffisamment gros pour nourrir tout le monde.»

Cela dit, chercher du travail comme architecte dans votre ville, à 45 ans, où votre nom ne dit presque rien à personne, représente quand même un challenge. «Vous avez l’impression de revenir à vos débuts: frapper aux portes, déposer des dossiers et se tenir informé. Il faut de l’énergie et une bonne dose de culot. Dans la tête, c’est le grand chambardement. Vous analysez et réévaluez tout ce que vous avez entrepris depuis presque vingt ans. Au final, cette histoire, c’est une chance. Cela m’a forcé à me remettre en question et à réfléchir à de nouvelles idées. J’ai retrouvé le peps que j’avais peut-être un peu laissé tomber.»

Reste à parler de l’autre grand bouleversement qui va agiter sa vie. Pendant dix-huit ans, Olivier Boesch à vécu à cheval entre deux villes. Un bail qui a permis aux habitudes de s’installer et au couple d’adopter un mode de fonctionnement. «La révolution à la maison? Je ne pense pas. Les enfants sont grands et presque autonomes. Au contraire, cette nouvelle situation va nous rapprocher, ma femme et moi. Il y aura toujours une alternance entre Paris et Genève, mais elle sera très différente. Avant, je vivais plus de la moitié de la semaine à Paris. Demain, ce sera réduit à un ou deux jours.»

Le grand saut dans le vide? Le plus dur, ce n’est pas la chute, c’est de se poser en évitant la casse. On garde confiance. Olivier Boesch va y arriver.

«Cette histoire, c’est une chance. Cela m’a forcé à me remettre en question. J’ai retrouvé le peps que j’avais peut-être un peu laissé tomber»

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