Mode

Comment Olivier Saillard s’apprête à ressusciter le Musée Galliera à Paris

Historien de la mode, Olivier Saillard rouvre les portes, le 28 septembre, d’un palais aux mille et une merveilles. Il a choisi le grand couturier Azzedine Alaïa pour marquer cette renaissance. Rencontre avec un esthète qui veut faire de sa maison «quelque chose de précieux, de très précieux»

Il faut avoir la passion chevillée au corps et une imagination aux ramifications multiples pour supporter d’être le directeur d’un musée fermé pendant trois ans pour cause de travaux. Nommé en mai 2010, Olivier Saillard a contourné ce qui aurait pu devenir une longue punition en réalisant des expositions hors les murs. Grand bien lui en a pris. Elles lui ont inspiré son musée. Un lieu où le décor ne prime pas sur l’œuvre présentée et où l’on peut tourner autour du vêtement, «parce qu’avec les plus grands, le dos et les côtés sont aussi beaux que le devant».

C’est Azzedine Alaïa qui a les honneurs de l’exposition d’ouverture (lire l’interview à paraître dans le hors-série Mode du 18 septembre). Pour Olivier Saillard, ce ne pouvait être que lui, ce sculpteur, cet éternel insatisfait, qui sublime les corps des femmes depuis 1965.

Samedi Culturel: Il faut beaucoup d’imagination pour diriger un musée fermé et réussir à faire des expositions malgré tout!

Olivier Saillard: Quand j’ai été nommé il y a trois ans – un 1er mai, le jour de la Fête du travail! –, je ne pensais pas que le musée resterait fermé aussi longtemps. Il me fallait faire des expositions hors les murs pour ne pas vivre cela comme une punition. Je me disais que se frotter à d’autres lieux allait nous permettre d’expérimenter une autre forme d’exposition de mode. Quand on expose de la mode au Musée Bourdelle ou à Versailles, on ne fait pas les mêmes projets. Ces expériences, et surtout Madame Grès au Musée Bourdelle (Lire LT du 30.07.2011), m’ont obligé à réfléchir différemment le Musée Galliera, à penser les travaux et l’avenir du musée. Dans mon esprit, on a ouvert Galliera avec Madame Grès. On a posé les fondations de quelque chose qui va émerger avec beaucoup de force avec l’exposition dédiée à Azzedine Alaïa.

De l’avis de tous les gens de la mode, Madame Grès était l’une des plus belles expositions jamais vues sur la mode.

Je n’ai jamais reçu autant de retours émus, de bouquets de fleurs, de mots de couturiers. Les visiteurs ne venaient pas voir une exposition de mode, mais une exposition Madame Grès, c’est-à-dire celle d’un auteur. On oubliait la discipline dans laquelle elle avait œuvré, même si l’art de Madame Grès est bien de faire des robes sublimes. Quand il y a une œuvre, il n’y a pas besoin d’ajouter de décor. Les sculptures de Bourdelle étaient le plus beau décor du monde! Dans notre époque, où l’on doit être très vigilant avec ce que l’on dépense et ce que l’on offre, on devrait s’interroger sur les lieux où réaliser des projets, plutôt que dépenser beaucoup d’argent à faire de la reconstitution.

En quoi cette exposition vous a-t-elle induit à repenser le Musée Galliera?

Quand je suis arrivé à Galliera, après avoir passé de longues années aux Arts décoratifs où l’on devait trouver le mécénat de toutes les expositions, j’ai demandé à la Ville de Paris: «Dites-moi de quel budget on dispose et je ferai avec ce que j’ai.» J’entendais leur en donner pour leur argent et même plus. C’est ce qui s’est passé avec Madame Grès. Nous avons fait des vitrines très peu chères, des stèles en bois que nous avons réalisées. Cela m’a appris une chose: soit il y a une œuvre, et alors c’est facile. Madame Grès, dans une pièce toute blanche, c’est beau! Soit il n’y a pas d’œuvre, et là, les problèmes commencent à se poser et il faut faire des scénographies pompeuses. En tout cas, on le pense. Je crois que l’on ne peut plus faire des expositions de mode comme cela. Le musée doit jouer son rôle: celui d’identifier une œuvre, avant de se poser la question de savoir comment la mettre en valeur.

On suppose que, pour les robes d’Alaïa, peu de décor sera nécessaire

Azzedine Alaïa, ce sont des robes sculptures, posées sur des stèles d’un minimalisme achevé créées par Martin Szekely, qui jouent avec la splendeur du musée vide. Il n’y a pas de supercherie décorative. Ça va être majestueux, car l’œuvre d’Alaïa est majestueuse. L’exposition de Grès m’a convaincu qu’il fallait que j’ouvre le musée avec Alaïa. Il n’y en avait pas un autre. C’était lui. Il était comme son fils spirituel.

Les robes seront donc à portéede main?

J’avais été habitué dans les musées de mode à ce qu’il y ait des vitrines contre les murs. Or les vêtements sont beaucoup plus proches de la sculpture que de la peinture. On doit pouvoir tourner autour. Je voulais Galliera sans vitrines. Parce que le vêtement est une œuvre en trois dimensions. Je pense que les plus grands créateurs sont soit architectes, soit sculpteurs. Que ce soit Vionnet, Balenciaga, Grès ou Alaïa, ils ont tous cela en commun: ce sont de formidables sculpteurs de leur discipline. Je veux faire de ce Palais Galliera quelque chose de précieux, de très précieux. J’aime trop la mode pour qu’on la malmène. C’est notre mission aujourd’hui de redevenir précieux, surtout avec une discipline qui surproduit.

Monsieur Alaïa est aussi un collectionneur de mode.

Il possède une collection fantastique de vêtements, d’archives. Pour cela aussi il était juste d’ouvrir avec lui parce que non seulement il est un couturier, probablement le dernier, qui sait faire, construire, modéliser, mais c’est aussi un amoureux de l’histoire de la mode. C’est un parrainage qu’il nous fait en acceptant d’ouvrir Galliera.

Ce musée me faisait penser à une belle endormie. Comment l’avez-vous réveillée?

Je pense que je ne vais pas trop la réveiller, la belle endormie. J’aime l’idée qu’elle soit encore un peu assoupie. Une des raisons qui m’a fait accepter le Musée Galliera, c’est justement parce qu’il avait un côté enfoui dans la végétation. Les gens me disaient souvent: «Tu vas le dépoussiérer!» Non, je vais garder la poussière et c’est là-dessus que je vais construire quelque chose d’un petit peu fragile. Avec les enveloppes budgétaires dont nous disposions, nous devions choisir: rénover la façade ou faire les baies vitrées? On a choisi les baies. Je n’aime pas les lieux trop neufs, quand un bâtiment ancien devient extrêmement clinquant après ce lavage au karcher, cela me fait toujours un peu bizarre. On a gardé la pierre vieillie par le temps, en revanche on a rénové le pavage de la cour, qui n’était pas beau. Je me suis battu pour qu’il n’y ait pas de porte vitrée comme dans le métro, pas d’escalator, pas de signe extérieur qui vienne brutaliser le musée. Au contraire, on a enlevé des choses qui avaient été ajoutées au XXe siècle afin de le remettre dans son état du XIXe siècle. On le nomme à nouveau «Palais Galliera». Avec ses murs rouge pompéien, ses boiseries noires, c’est le «nouveau vieux Galliera».

Le musée possède cent mille vêtements. Vous êtes le gardien d’un trésor!

On dit 100 000, mais il y en a certainement plus que cela. Ce qui est un trésor en soi à Galliera, ce sont aussi les réserves qui sont situées quelque part dans Paris, et cet endroit, c’est l’équivalent de la NASA. On a à la fois un palais qui date du XIXe et un outil du futur, avec ses ateliers de restauration, où on dépoussière les vêtements, où on les restaure, où on les stocke. Tilda Swinton, quand on a travaillé ensemble, m’a dit: «Quand on entre dans les réserves, on a l’impression forte d’une morgue, et quand on en ressort et que l’on voit comment on y travaille, on a l’impression d’une nursery.»

Parmi tous les vêtements conservés dans les archives, y a-t-il des pièces qui vous touchent plus?

Je ne les connais pas toutes. Les expositions sont d’ailleurs le meilleur moyen de les découvrir. Car regarder 100 000 vêtements accrochés, ça tue le goût. Il y en a beaucoup que j’aime. Et puis il y a des robes anonymes…

Qu’est-ce qu’une robe anonyme?

Par exemple, il n’y a pas très longtemps, on a réattribué une robe sans griffe à Lanvin et une autre à Mainbocher. Ce sont ces robes sans griffe, mises un peu de côté, qui sont très belles, et qui ont un charme en plus parfois. Quand elles ont perdu leur pedigree et qu’on leur réattribue, on y reste très attaché.

Madeleine Vionnet avait déposé tous ses modèles, avec elle, c’est facile. Mais comment réattribue-t-on une robe quand on n’a ni étiquette ni archives?

En tombant par hasard sur une photo dans un magazine. Par exemple pour Mainbocher – une robe des années 1930 avec le bas écossais –, c’est en photocopiant une page qui m’intéressait qu’une jeune fille des ateliers a souligné que sur celle d’à côté figurait une robe qu’on possédait dans nos réserves. Cela nous a permis de la réattribuer. C’est un travail comme les historiens le font: on doute, parfois on trouve, parfois pas.

Vous qui avez une formation d’archéologue et d’historien d’art, vous êtes le mieux placé pour comprendre qu’un vêtement parle d’une époque.

Oui, cela véhicule avec soi non seulement le style d’un couturier, mais également une époque, une situation, un état de la société, parfois. C’est mystérieux. C’est une carte postale nostalgique qui s’incarne dans le vêtement.

Les historiens de demain auront quelques difficultés à décoder notre époque avec toutes ces collections qui sont des citations au passé de la mode.

Oui, c’est très ambigu ces retours vers le passé. Dans les années 1960, un couturier n’aurait jamais pu imaginer que l’on traverserait les années 2000 comme on les a traversées. Paco Rabanne, Cardin et Courrèges se projetaient dans le futur en vêtements de cosmonautes. Or cela a été tout l’inverse. C’est une époque qui n’a jamais autant cité l’histoire de la mode ou du costume. Les couturiers ont longtemps eu peur d’évoquer le passé et pourtant ils y puisent très régulièrement des sujets d’inspiration ou des points de départ. Ils ne sont pas toujours prêts à l’admettre. Ils pensent travailler pour l’avenir. De fait, stylistiquement, c’est rarement le cas. Personnellement, je ne vois pas comment quelqu’un pourrait, en ce moment, faire table rase. Faire table rase, ce serait repenser toute la question de la mode: le système de diffusion, d’industrialisation, de production, le coût. J’attends le créateur qui fera l’équivalent de l’Arte povera ou de l’art brut, mais qui soit de la mode et pas une forme artistique. Qu’il y ait une forme désuète de mode.

Avec ses murs rouges, ses boiseries noires, Galliera ressemble à un palais du XIXe siècle. C’est un peu comme si vous lui aviez rendu son âme?

On a remis le musée dans son état d’origine, non seulement d’un point de vue décoratif, mais aussi dans sa fonction. La duchesse Galliera voulait que le musée accueille sa collection de sculptures. Elle ne l’a jamais fait et a donné le musée à la Ville. En exposant Azzedine, pour moi, c’est faire une exposition de sculpture, c’est redonner grâce à l’état d’origine du musée.

Alaïa, Palais Galliera, Musée de la mode, avenue Pierre-1er-de-Serbie 10, Paris XVIe; du 28 septembre 2013 au 26 janvier 2014.

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«Une des raisons qui m’a fait accepter le Musée Galliera, c’est parce qu’il avait un côté enfoui dans la végétation. Les gens me disaient souvent: «tu vas le dépoussiérer!» Non, je vais garder la poussière et c’est là-dessus que je vais construire quelque chose d’un petit peu fragile.»

«Je veux faire de ce Palais Galliera quelque chose de précieux, de très précieux. J’aime trop la mode pour qu’on la malmène.»

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