20 ans

Comment on lira le temps dans 20 ans

Connecté entre Internet et nos corps bardés de capteurs ou mécanique… A quoi ressemblera une montre en 2038? Petit jeu des prédictions avec deux connaisseurs du temps qui passe

Cette année, Le Temps fête ses 20 ans. Né le 18 mars 1998, il est issu de la fusion du Journal de Genève et Gazette de Lausanne et du Nouveau quotidien. Nous saisissons l’occasion de cet anniversaire pour revenir sur ces 20 dernières années, et imaginer quelques grandes pistes pour les 20 suivantes.

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Attention, exercice périlleux. Tenter de dessiner les contours de la montre que l’on portera au poignet en 2038 revient à emprunter un sentier plutôt aventureux. Avant d’accepter d’entrer dans le vif du sujet, tous les intervenants contactés ont d’ailleurs précisé qu’ils n’avaient pas de boules de cristal. Jusque-là, on s’y attendait. Mais les pistes qu’ils ont ensuite dessinées se sont révélées nettement plus décoiffantes.

Un mot du contexte, d’abord. Car, certes, à l’échelle humaine, 2038, c’est bientôt. Mais, à l’échelle de la technologie et de sa fulgurante évolution, 2038, c’est un futur lointain difficile à esquisser. «L’humanité va changer davantage dans les 20 prochaines années que durant les 300 dernières», attaque Gerd Leonhard. Le futurologue zurichois, élu parmi les 100 personnalités les plus influentes par le magazine technologique Wired, donne ce simple exemple: «En 2025, les ordinateurs auront déjà la capacité de calcul des cerveaux humains. En 2050, un seul ordinateur aura la capacité de calcul de tous les cerveaux humains…»

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L’ère des super-humains

Technologie, technologie, technologie. En 2038, il n’y aura plus de banques, plus d’entreprises pétrolières mais uniquement des «tech companies», poursuit Gerd Leonhard. La technologie aura tout bouleversé, y compris les humains eux-mêmes. «Nous pourrons changer de gênes, exploiter de la technologie embarquée en nous, comme une puce Wikipédia dans le cerveau… Nous serons des super-humains», promet-il.

Dans les grandes lignes, Guy Sémon partage ce point de vue. L’ancien directeur général de TAG Heuer, qui a côtoyé de près Google et Intel pour la confection de la Carrera connectée, est aujourd’hui à la tête de l’Institut de recherche et développement du pôle horloger de LVMH (regroupant une quarantaine de chercheurs). Selon ce mathématicien, «en 2038, nous serons bardés de capteurs et de senseurs pour améliorer nos cinq sens (vue augmentée, ouïe exceptionnelle, etc.) mais également pour faire du préventif, détecter si l’on est susceptible de développer l’une ou l’autre maladie.» L’être humain est-il donc déjà prêt à franchir le cap de l’implantation physique? Pour Guy Sémon, aucun doute. «Est-ce que cela vous choque de prendre des antibiotiques? Non, car vous en avez besoin. Ce sera pareil avec les implants…»

Menace sur l’horlogerie suisse

Et les montres, dans tout ça? On y vient. Car, entre ces multiples capteurs et l’intelligence qui s’occupera de traiter et d’analyser les quantités faramineuses de données qu’elles généreront, il faudra bien un intermédiaire. «Il y a toujours un moment où l’on doit passer par un terminal, rappelle Guy Sémon. Par exemple pour se connecter avec un docteur mû par l’intelligence artificielle qui étudiera nos variables physiques ou dialoguera avec les gélules intelligentes que l’on aura ingérées. Objectif: nous dire si le traitement actuel fait effet ou nous en suggérer un autre…»

Aujourd’hui, l’intermédiaire reste le téléphone portable, ce «deuxième cerveau» déjà connecté en permanence au cloud. Mais est-ce que la montre de demain, dont l’écran sera bien évidemment de taille réglable grâce à ses propriétés holographiques, jouera ce rôle de terminal? Là, Guy Sémon ne se prononce pas: «En occupant cette place stratégique qu’est le poignet, la montre a un sérieux argument. Mais le téléphone portable a d’autres atouts… A coup sûr, il n’y en aura plus qu’un. Mais difficile de dire lequel…»

Autre question: qui fabriquera ces super-smartwatches? Les marques suisses? Rien n’est moins sûr. «Je vois d’immenses menaces pour les marques horlogères traditionnelles», assure Gerd Leonhard. Pour le futuriste, l’équation est simple: non seulement les géants de la technologie comme Google, Apple ou Alibaba «ont tant d’argent qu’ils seraient capables de racheter toutes les marques horlogères de Suisse en une seule fois» mais, surtout, ils n’ont absolument pas besoin des compétences traditionnelles des horlogers pour donner l’heure sur leurs futurs appareils. En 2017, la Suisse a exporté pour 19,9 milliards de francs de montres dans le monde. En 2038, cela pourrait avoir chuté de moitié, pronostique Gerd Leonhard. D’autres estiment volontiers que plus de la moitié des marques suisses auront disparu d’ici là.

Amoureux de la mécanique

Mais cette baisse devrait surtout toucher les montres d’entrée et de milieu de gamme. Le très haut de gamme, mécanique, devrait tenir le choc. Notamment parce que le statut de ces garde-temps va bien au-delà du simple outil fonctionnel. «Avec le quartz, on a aussi cru que les mouvements mécaniques disparaîtraient, il n’en a rien été. Il y aura toujours des amoureux de la fine mécanique», garantit Guy Sémon. Surtout qu’à en croire Gerd Leonhard, en 2038, «le hors-ligne sera le vrai luxe…» Il ne faut en outre pas sous-estimer le côté émotionnel de cet objet qui, dans de nombreuses familles, passe de génération en génération (ce n’est pas qu’un slogan publicitaire). «Le chapeau haut de forme ou le nœud papillon ont disparu, mais pas la montre. C’est bien davantage qu’une mode, son potentiel émotionnel est considérable», rappelle Guy Sémon.

Alors, en 2038? On pourrait bien trouver, d’un côté, des montres ultra-connectées dans l’entrée et le milieu de gamme et, de l’autre, des montres de luxe entièrement mécaniques. (Sans compter une bonne partie des dizaines de millions de montres vendues aujourd’hui, qui se trouveront au poignet de certains de nos enfants.) Entre ces deux extrêmes, il y aura également mille versions hybrides offrant différents degrés de connectivité. «Si, demain, une belle montre mécanique arrive à garder l’émotion et la décoration du mécanique mais donne en même temps votre taux de glycémie et analyse votre ADN, pourquoi la refuser?» s’interroge Guy Sémon.

Faire cet article en 2018 s’est effectivement révélé être un exercice périlleux. Le reprendre en 2038 sera certainement plus amusant.

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