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«On pouvait parler de bijoux avec elle comme avec un professionnel»

Il a estimé la collection de Liz Taylor dès 1998: François Curiel, le président de Christie’s Asie, évoque sa rencontre avec la star

Les 13 et 14 décembre prochain, à New York, François Curiel, président de Christie’s Asie et directeur international du département bijoux de Christie’s, aura le privilège d’actionner le marteau et de disperser la fameuse collection avec Rahul Kadakia, directeur du département bijoux de New York. François ­Curiel est certainement l’homme qui connaît le mieux les bijoux d’Elizabeth Taylor, en dehors des proches de la star, car il fut chargé de les estimer dès 1998. Entretien téléphonique, à quelques semaines de la vente, entre Hong­kong et Genève.

Le Temps: Quel genre de collectionneuse était Elisabeth Taylor? Elle semblait avoir un amour particulier pour les pierres rares.

François Curiel: Ce serait un peu triste de la mettre dans une boîte. Si vous regardez la collection, sur les 269 lots que l’on va mettre en vente, il y a des pierres rares comme le très beau diamant de 33,19 carats D pur, qui s’appelait le Krupp et qu’on a rebaptisé l’Elisabeth Taylor Diamond. Il y a la Peregrina, une perle historique du XVIe siècle, un diadème de diamants que lui a offert Mike Todd, des bijoux de JAR, de la duchesse de Windsor… Mais aussi des pièces de tous les jours, qu’elle portait sans arrêt.

On ne reverra sans doute pas une aussi impressionnante collection de bijoux avant longtemps…

C’est certainement la plus grande vente de bijoux des vingt dernières années, la précédente ayant été celle de la duchesse de Windsor qui avait eu lieu à Genève en 1987 et qui avait rapporté 50 millions de dollars, ce qui à l’époque était absolument extraordinaire parce que les plus grandes ventes de bijoux ne dépassaient pas les 7 à 8 millions de dollars.

Cela fait depuis 2006 que Christie’s a été désigné pour disperser cette collection. Comment se sont déroulés les premiers contacts?

Cela a commencé simplement par une visite en 1998, où je suis allé pour la première fois faire une estimation de ses bijoux, chez elle, à Los Angeles. Elle avait des factures par-ci par-là, mais pas de document complet, avec une liste de tous ses bijoux, des photos, des certificats des laboratoires gémologiques, etc. Tous les ans, nous faisions une évaluation de sa collection. D’abord parce qu’elle en achetait entre-temps, et qu’il fallait les rajouter sur l’inventaire. Mais aussi parce que le cours de certains objets montait, celui d’autres descendait… Pas beaucoup d’ailleurs. A force, on a passé un accord. Elle voulait absolument que ses bijoux soient vendus aux enchères après elle, pour que sa fondation (Elizabeth Taylor AIDS Foundation, ndlr) puisse en bénéficier et aussi pour que d’autres personnes puissent les aimer et les porter.

Lors de votre première visite, avez-vous été reçu par Elizabeth Taylor?

J’avais rendez-vous avec son homme d’affaires. J’avais entendu du bruit à l’étage et je savais qu’elle était là, mais je ne savais pas si je la verrais. Puis au bout de quelques heures, elle est apparue. On s’est assis et on a parlé de chacun de ses bijoux, qu’elle connaissait par cœur.

Elle avait l’art de choisir et de recevoir de très belles pièces.

Ce qui m’a fasciné, c’est le fait qu’elle connaissait chaque bijou intimement et qu’on pouvait en parler avec elle comme avec un professionnel. On évoquait ensemble les saphirs de Cachemire, de Birmanie, de Ceylan, elle savait exactement la différence entre les trois provenances géographiques. En me parlant de son rubis, elle précisait qu’il s’agissait d’un birman non chauffé. Il y a dix ans, peu de gens étaient au courant de cette pratique. Elle m’a parlé de la Peregrina aussi (lire p. 44). Elle en connaissait l’histoire par cœur. Elle savait le poids de toutes les pierres les plus importantes. Elle disait: «Mon diamant de 33,19 carats», «mon rubis de 8,24 carats»…

Elle en connaissait la valeur aussi?

Elle ne me posait pas de question sur la valeur. Elle me parlait de la qualité des pierres et de la signature. On est tombé par exemple sur une paire de boucles d’oreilles de JAR (Joel Rosenthal, ndlr). J’étais étonné qu’elle connaisse JAR. Il n’a pas de magasin aux Etats-Unis, il ne va jamais à Los Angeles, il ne fait pas de publicité. Ce n’est pas qu’il soit un obscur bijoutier, mais quand on habite à Los Angeles, on n’est pas obligé de connaître la coqueluche de Paris. JAR, c’était le «best kept secret», et pourtant, elle le connaissait.

A-t-elle partagé avec vous une histoire plus intime, liée à un bijou en particulier?

Non, mais chaque fois qu’elle sortait un bijou d’un plateau, elle me disait «C’est Mike Todd qui me l’a donné. Celui-là, c’est Michael Jackson. Et il m’en a aussi donné un autre… Où est-il?» Et on fouillait, plateau après plateau – il y en avait tellement! – jusqu’à ce qu’elle le trouve. Elle avait d’ailleurs une habitude amusante: elle avait fait des étiquettes, comme des petites lignes blanches, vous savez, celles qu’on fait avec les machines Tymo. Et elle avait marqué sur chaque écrin: Mike Todd, Michael Jackson, Richard Burton, Edith Head, ex-duchesse de Windsor. Sur chaque boîte, il y avait cette petite étiquette avec la provenance, que l’on a toujours d’ailleurs.

Et vous, qu’avez-vous ressenti devant certains de ces joyaux mythiques?

D’abord, le plus extraordinaire, ce fut la rencontre avec Elizabeth Taylor. La rencontrer, elle, et qu’elle me parle, elle, de ses bijoux! C’était une icône. Ensuite, il y avait tout ses bijoux fameux. La Peregrina, j’en avais beaucoup entendu parler, mais je ne l’avais jamais vue, jamais tenue dans mes mains. Les émeraudes de Bulgari aussi (lire p. 46) Je savais qu’elle possédait des émeraudes extraordinaires, et tout à coup, hop, elles étaient dans ma main!

Si vous deviez acheter un seul bijou lors de cette vente, ce serait?

L’objet qui m’impressionne le plus, c’est la Peregrina. Je ne crois pas connaître une autre perle datant du XVIe siècle, qui soit passée par un si grand nombre de familles royales et qui soit en si bonne condition aujourd’hui. J’avais la Peregrina dans ma main, et quand j’y pense, encore aujourd’hui je me dis: «Quelle chance j’ai eue de travailler chez Christie’s dans ma vie!» Mais est-ce ma favorite? Non. La collection dans son ensemble me fascine.

Est-ce qu’un petit collectionneur a sa chance?

Oui, absolument. Depuis quarante ans que je travaille chez Christie’s, dans toutes les grandes ventes auxquelles j’ai assisté, il y a toujours un objet ou deux qui sont vendus à un prix tout à fait raisonnable. D’autre part, environ 300 ou 400 pièces – de petits objets, des bijoux fantaisie – seront vendues sur le Net. Pendant une quinzaine de jours, les collectionneurs vont pouvoir faire des enchères avec des prix qui commencent à 50 dollars.

Non, pas nécessairement. Il n’y a pas de règle. En revanche, ce qu’il faut, c’est s’armer de patience, bien se préparer, consulter le catalogue, s’inscrire, se brancher sur Internet et suivre la vente religieusement, lot après lot, du premier jusqu’au dernier. Il faut être aux aguets. Un peu comme ces groupes de photographes qui attendent des heures, lors d’un événement. Lorsque soudain, l’un d’entre eux saisit un moment, une expression particulière, et réalise la photo qui fait la différence…

On peut imaginer que les pièces emblématiques, la Peregrina, le diamant, la suite d’émeraudes, vont atteindre des prix record.

Oui, mais je crois que les objets les moins importants vont aussi atteindre des prix de folie, parce qu’ils ont valeur de mémento. Rappelez-vous ce qui s’est passé lors de la vente Kennedy, ou la vente Noureev. Il y a la valeur des pierres, plus la prime que les acheteurs vont payer pour posséder un objet ayant appartenu à Elizabeth Taylor.

En s’appropriant un objet lui ayant appartenu, on s’approprie un peu de son histoire?

C’était une femme adorée! Je me rappelle qu’elle était venue à New York dans les années 2000, à l’époque, je vivais là-bas. On avait fait une vente de charité et elle avait offert un bijou. La vente avait lieu à 7 heures du soir. Or à six heures, la 49e Rue, entre la 5e et la 6e Avenue, à l’endroit où se trouve Christie’s, dans Rockefeller Plaza, était bourrée de monde! Les voitures ne pouvaient plus passer! Là, j’ai réalisé à quel point elle était beaucoup, beaucoup plus célèbre que je ne le pensais! Quand je me retrouvais chez elle, dans sa maison, tous les ans, elle venait s’asseoir à côté de moi, avec sa tasse de café, mais bon, voilà… Et tout à coup, j’ai vu cette folie dans la rue! Des milliers de gens voulaient la voir, l’approcher…

Combien pensez-vous que cette vente pourra rapporter?

On s’attend à atteindre des ventes record car le nombre de «bids» que l’on a déjà reçus, le nombre de coups de téléphone, les commandes de catalogues, les demandes de sièges me font dire que ce sera une vente exceptionnelle. On l’estime pour l’instant à 30 millions de dollars, mais à mon avis elle va faire beaucoup, beaucoup plus. D’ailleurs, quand quelqu’un me demande: «Combien pensez-vous que je doive laisser pour avoir cet objet?» Ma réponse est: «Je ne sais pas.»

Le 13 décembre au soir, 80 des bijoux les plus iconiques d’Elizabeth Taylor seront dispersés par Christie’s à New York. La vente se poursuivra le lendemain, 14 décembre, lors de deux sessions où seront vendues 189 pièces. Et environ 500 bijoux fantaisie («costume jewellery») seront vendus sur le Net. www.christies.com/elizabethtaylor

Il a estimé la collection de Liz Taylor dès 1998: François Curiel, le président de Christie’s Asie, évoque sa rencontre avec la star.

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