Nous sommes dans la galerie des miroirs. Une mer de crinoline recouvre les divans. Les tapis d’Orient et les soieries des tentures répondent en écho aux dorures des boiseries. Les 1000 bougies des candélabres et des lustres de Murano diffusent leur douce lumière à l’infini dans le tain des glaces de la salle de bal. Angelina paraît, virginale. Elle sourit au prince don Fabrizio ­Salina, qui l’invite à danser la valse. La fameuse valse, celle du film Le Guépard de Luchino Visconti avec Burt Lancaster dans le rôle du prince, Claudia Cardinale dans celui d’Angelica et Alain Delon qui incarne Tancrède.

Cette scène mythique du cinéma italien a été tournée au palazzo Gangi, l’un des plus beaux joyaux de style baroque sicilien. Propriété des princes Valguarnera puis des princes Gangi, il fut construit en 1750 puis restauré un an plus tard après le tremblement de terre de Palerme en 1751.

On s’y rend en empruntant de petites ruelles étroites. Arrivé sur la piazza Croce dei Vespri, on ne devine pas qu’un palais se cache derrière cette façade presque austère. Il faut pousser un portail de bois pour que lentement se dévoile ce lieu enchanteur. La cour pavée dessine un chemin vers le grand escalier où notre hôtesse, la princesse Carine Vanni Mantegna di Gangi, attend. Un palais se doit d’abriter une princesse. C’est elle qui en ouvre les portes le temps d’une visite enchantée.

Le palais Gangi, c’est sans aucun doute la plus belle maison du sud de l’Italie après le palais royal de Caserta. L’une des 12 dernières demeures dynastiques en Europe à être entièrement décorée comme à son origine. Le film de Visconti Le Guépard n’est pas étranger à la curiosité qu’elle suscite. «La galerie des miroirs est l’un des plus beaux salons du monde, le plus beau d’Europe en matière de baroque tardif, explique la princesse. Ce sont les artisans de Trapani qui l’ont conçue et elle n’a rien à envier à celles des grands palais de Saint-Pétersbourg. La voûte ajourée est sublime ainsi que le lustre et le pavement de faïence en «majolica», très rare, l’un des plus beaux qui aient été réalisés à Vietri.» La tradition des majoliques s’est répandue à la Renaissance en Espagne et au Portugal, mais il n’y a qu’à Naples que l’on peut trouver ce genre de grands dessins. «C’est un miracle qu’ils aient traversé le temps», souligne notre hôtesse.

Le palais est un exemple flamboyant du baroque sicilien, avec ses guirlandes de fleurs sculptées et peintes sur les boiseries puis reprises sur les miroirs et les doubles plafonds. «Depuis les chérubins des niches, en passant par le grand lustre de Murano ou les consoles, jusqu’aux tapisseries, on retrouve les mêmes guirlandes dans un ensemble qui n’a pas changé depuis 1750», explique la princesse.

Au fil des salons, on a le sentiment de visiter un musée pendant les heures de fermeture: une visite privilégiée, pour soi seul, avec le temps comme allié pour admirer les œuvres d’art accumulées au fil du temps. «La famille de mon mari a accumulé un tel nombre d’objets! relève la princesse Carine Vanni Mantegna di Gangi. Des collections de coffres arabes qui ont plus de 1000 ans, des objets de l’époque Liberty, de la porcelaine de Naples mais aussi française, des épées de samouraï.» L’éclectisme des collections en fait la richesse et démontre l’ouverture sur le monde des générations passées.

Princesse, un métier

Au palais Gangi, être princesse est un métier: hôtesse, bien sûr, mais pas seulement. «Je fais tout: ­conservateur, jardinier, femme de ménage, administrateur, relation publique. Je taille moi-même mes haies et j’astique l’argenterie. C’est beaucoup d’efforts et beaucoup de bonheur aussi, parce qu’on travaille avec des artistes, des restaurateurs d’art. C’est aussi une grande responsabilité, un devoir de mémoire et de transmission. Mais il y a bien sûr cette joie immense de vivre au milieu d’œuvres exceptionnelles», dit-elle.

Quand la princesse Carine Vanni Mantegna di Gangi est arrivée ici avec son mari il y a vingt ans, la maison était en très mauvais état et le travail de restauration fut colossal. «Une pièce entière était remplie de chaises et de fauteuils cassés. On venait de refaire l’électricité. C’était dans un état épouvantable. Il y avait une quarantaine de vitres cassées aux fenêtres. Tout était couvert de poussière. Tout le mobilier était là, mais dans un état piteux. Ce n’était pas à proprement parler abandonné, car il y avait un gardien, mais malgré tout, c’était très dégradé. J’ai essayé de comprendre la maison avant d’y opérer des changements, explique-t-elle. La disposition des lieux est restée la même. Quelques éléments restaurés ont été rajoutés. Mon mari a vécu ici jusqu’à l’âge de 25 ans, pas moi. Il faut respecter ces lieux et ces liens familiaux, les appréhender sans tout révolutionner. C’était déjà tellement beau qu’il serait prétentieux de vouloir faire mieux!»

C’est après la mort de sa belle-mère, en avril 1995, que la princesse a commencé à mettre le doigt dans l’engrenage de la restauration. «J’ai dit à mon mari qu’il fallait absolument sauver le pavement de la salle de bal. A l’époque je parlais à peine italien (elle est Française, ndlr). Après le sol, c’est le plafond de 12 mètres de hauteur que nous avons sauvegardé. La restauration des meubles s’est naturellement imposée. Le palais avait été loué pour des mariages dans les années 80 et le mobilier en avait énormément souffert. De là est né un laboratoire de restauration. Je n’ai pas réalisé à l’époque que ce chantier allait prendre la vie entière pour être mené à son terme. Aujourd’hui, je ressens une émotion très forte quand je me trouve dans la galerie des miroirs. Je me suis battue pour qu’elle resplendisse à nouveau.»

La restauration ou le travail d’une vie

La liste des restaurations entreprises donne le vertige: 800 m2 de toit ont été restaurés ainsi que 400 m2 de terrasse, 350 meubles et portes, cinq voûtes et fresques, 75 tableaux sont passés entre les mains expertes des restaurateurs. A cela s’ajoutent des milliers de pièces d’argenterie, des centaines de porcelaines, les immenses pavements de céramique dans les cages d’escalier. Et ceci sans aucune aide étatique. «Au début, j’étais seule et sans formation spécifique du type école du Louvre. Mais j’étais passionnée, c’est un moteur indispensable devant une telle entreprise. Aujourd’hui, l’équipe compte une dizaine de personnes. C’est une aventure artistique mais aussi une belle aventure humaine. Je fais partie de cette petite équipe, secondée par mon majordome. Le temps où la maison comptait plus de 30 domestiques est révolu. Je n’habite pas ici à plein-temps, mais dès que je suis en Sicile c’est ici que je m’installe. Ce palais peut vite devenir une obsession et il faut savoir s’en éloigner afin de se laisser assez d’espace pour vivre en dehors de lui.»

Restaurer des objets, c’est le travail du laboratoire de restauration. «Il doit d’abord faire un vrai travail philologique sur chaque objet. Il faut essayer d’entrer dans la tête de celui qui l’a rapporté, remonter le temps et les pérégrinations de la pièce elle-même. Comme par exemple ce cabinet moghol, l’un des plus beaux du monde, incrusté d’ivoire et de pierres dures. Il a été réalisé sous le règne du roi Akbar, un roi analphabète (plusieurs tuteurs ont essayé de lui apprendre à lire sans succès, ndlr) qui avait épousé trois femmes de trois religions différentes pour maintenir la cohésion de son peuple et qui s’est entouré d’artistes et d’intellectuels toute sa vie. Tout cela ne l’empêchait pas de massacrer ses ennemis en les faisant écraser par ses éléphants! Au XVIIe siècle, le hasard l’a amené en Sicile, en quête de nouvelles découvertes artistiques.»

Nos pas nous mènent à la galerie des miroirs. Une splendeur. «C’est l’ancêtre de mon mari, Pietro Valguarnera avec sa femme Marianna, qui a voulu cette galerie dans la première moitié du XVIIIe siècle. Il était parfaitement conscient du caractère exceptionnel de cette réalisation puisque dans son testament il a exigé qu’aucun de ses descendants ne modifie cette pièce. C’est aussi pour montrer la puissance de son rang qu’il a voulu les plus beaux meubles, le plus beau pavage et un plafond somptueux dont il avait vu un exemplaire à l’opéra de Nancy, ainsi que ce lustre extraordinaire de Murano créé par Briatti. Je n’échangerais pas cette petite galerie des miroirs contre celle de Versailles. Ici se concentre le meilleur d’un lieu et d’une époque. Je suis amie avec l’un des anciens conservateurs du château de Versailles. Il me dit toujours avec un peu de jalousie complice: «Carine, tu as tout dans cette maison. Nous, nous devons batailler pour racheter un tableau de louis XIV ou une pendule, mais toi, tu as tout à portée de main, intact.» Les miroirs qui font la splendeur de la pièce étaient extrêmement chers et difficiles à réaliser à l’époque. «D’où l’expression «si l’on casse un miroir c’est 7 ans de malheur». C’était tout un patrimoine qui volait en éclats.»

A l’origine, seuls les ateliers de Murano les fabriquaient. Faire une galerie des miroirs signifiait égaler la splendeur d’une famille régnante, posséder une maison comparable à un palais royal. «Cette pièce est née pour être fermée, comme un écrin, explique la princesse Carine Vanni Mantegna di Gangi. Au-delà du symbole de puissance des miroirs, la forêt d’or renforce son côté ostentatoire, avec toutes ces guirlandes de fleurs que l’on retrouve partout. Les meilleurs artisans, Briatti de Murano, les artisans de Trapani qui étaient les meilleurs sculpteurs de Sicile, les meilleurs ébénistes siciliens, Fumagalli qui était le maître du trompe-l’œil à Rome, ont travaillé pour la réalisation de la galerie des miroirs.»

Dîner au palais

Le palais, dont l’intérieur est classé, se visite sur rendez-vous. «Je reçois des petits groupes. On organise des concerts, des dîners. C’est une de mes amies qui cuisine, une baronne sicilienne qui vient ici non pas pour gagner de l’argent – car un dîner de 30 personnes ne serait pas suffisant pour cela – mais pour le plaisir d’organiser une belle table. C’est un art de vivre qui se perd en Europe. Quand on a des maisons exceptionnelles, il faut savoir recevoir en conséquence.»

La princesse se souvient d’une anecdote, lors d’une réception donnée en l’honneur de la reine d’Angleterre. «A l’occasion de la visite de la reine, ma belle-mère avait organisé un déjeuner test. Mais le personnel n’avait pas été formé en lycée hôtelier et le premier plat proposé était le «sfornato di pasta», avec de la mozzarella filante coupée à la main! Quant au dessert, la gélatine de fruits, typique en Sicile, nous a beaucoup fait rire: le vieux majordome tremblait tellement en la servant qu’il l’avait rendue presque vivante. C’était trois jours avant la venue de la reine. Autant vous dire que le menu a changé.»

Un dîner au palais Gangi est toujours accompagné par un quatuor du théâtre Massimo, «car dans ces maisons, il y avait de la musique: parfois on engageait une soprano et un ténor et entre deux plats, dans le silence total, ils chantaient un morceau lyrique.»

«J’essaie de transmettre aux gens l’émotion que j’ai eue en découvrant le palais. Les visiteurs sortent d’ici comme s’ils se réveillaient d’un rêve. C’est un moment unique, privilégié, mais en même temps que l’on découvre cette immense maison, on ­comprend à quel point elle est fragile. C’est un peu comme se retrouver face à un chêne millénaire. Il a vécu mille ans, son histoire est riche, sa force nous impressionne et pourtant il peut être la proie d’un incendie, de la foudre.» Solide et vulnérable, comme le palais Gangi.

Les derniers guépards

Ce dernier était une étape du Grand Tour qu’entreprenaient les artistes au XVIIIe siècle. Il a abrité Goethe mais aussi Auguste Renoir ou Vincenzo Bellini. «Une lettre autographe de Richard Wagner est exposée dans la galerie. Rossini a, quant à lui, apposé sa signature sur le piano, souligne la princesse. Ma belle-mère était aussi amie avec Giuseppe Tomasi di Lampedusa (l’auteur du livre Le Guépard, ndlr)

Si le film n’a pas uniquement été tourné au palais Gangi, la scène mythique dont tout le monde se souvient est celle du fameux bal. «Scène qui a duré trois quarts d’heure. D’autres maisons comme la villa de Donna Fugata ou la villa Bosco Grande ont été utilisées, précise notre hôtesse. La scène du déjeuner, quand Claudia Cardinale éclate de rire, a été tournée au palazzo Chigi à Rome, car Visconti avait déjà dépensé trop d’argent et refaire cette scène en Sicile au palazzo Gangi aurait fait exploser les budgets.»

Si le choix du cinéaste s’est porté sur ce palais, c’est parce que les descriptions faites par l’écrivain des salons du palazzo Pantaleone – qui n’existe pas – correspondent au palazzo Gangi. Le film retrace cette longue agonie d’une civilisation qui meurt. «Deux livres clés permettent de comprendre l’état d’esprit sicilien et tout cet héritage à la fois très beau et tragique: Les princes de Francalanza, de Federico de Roberto, et Le Guépard

La princesse a côtoyé certains de ces guépards. «J’en ai même épousé un! C’est un guépard dans cette façon de faire, cette «Signorilita» que l’on ne retrouve qu’ici. Peut-être est-ce dû au caractère insulaire de la Sicile, note-t-elle. Ces grands seigneurs, ce détachement incroyable, une courtoisie infinie. Il y a un immense contraste entre leur comportement et celui du monde actuel, souligne la princesse. A l’instar de mon mari, Ils vivent extrêmement mal ce décalage. Un anachronisme tragique. Ils sont comme des dinosaures en voie de disparition. On sait qu’ils vont disparaître, ce sera une perte immense, mais on sait aussi qu’ils ne sont plus adaptés. J’ai eu beaucoup de chance, car ma belle-mère m’a ouvert toutes les portes de Palerme. J’y ai rencontré des gens incroyables. Le baron Inglese, par exemple, avait acheté un immense monastère de 300 cellules, deux cloîtres dans le centre de la Sicile dans un endroit sublime qui s’appelle Santa Maria del Bosco. Il venait encore à Palerme à cheval. Il laissait sa monture dans l’entrée du monastère, dans un corridor de 90 mètres. Un vrai personnage de roman. Il a d’ailleurs fait de la figuration dans un film. J’ai rencontré aussi le marquis Quintino di Napoli, un homme d’une élégance rare. Il ­arborait toujours une petite canne en bambou. A Paris, à Saint-Germain où il avait vécu une dizaine d’années, il avait fréquenté tout ce que Paris comptait alors d’artistes, de chanteurs, d’écrivains. Il fréquentait Sartre. Ici, il avait transformé sa chapelle en atelier de peinture parce qu’il était artiste. Voilà quelques-uns des guépards, un peu loufoques, délicieux, d’une infinie courtoisie. Des originaux, des seigneurs. Il faut lire le livre Ces fous de Palerme pour comprendre.»