Elles ont dans le regard un aplomb de grande, sous leurs cils empâtés de noir. Une expression butée, un peu atone, pour montrer qu’elles ont tout compris du jeu de l’apparence ou en tout cas qu’elles ne sont pas dupes. Les frissons hasardeux de la séduction leur sont inconnus. Les garçons, ces bêtas, leur font lever les yeux au ciel. Et quand elles baissent les paupières, c’est pour électriser l’air de leurs aplats irisés, jaune téméraire ou vert intrépide. A moins que ce ne soit bleu présomptueux. Les adolescentes avancent dans la vie armée de fards aux couleurs vibrantes, de gloss sucrés et de ­rêves de grandeur.

Une quête de soi intemporelle et universelle

Mais à l’ère des réseaux sociaux où chacun peut se mettre en scène en permanence et s’exposer jusqu’à la nausée, à l’époque du narcissisme banalisé, le maquillage des adolescentes, comble du paradoxe, reste un sujet tabou qui fait encore frémir de réprobation les grandes personnes. «On prête aux ados des intentions qu’elles n’ont pas forcément. L’erreur que l’on fait, c’est de plaquer nos représentations d’adultes sur des comportements de jeunes filles. Car ce sont avant tout des enfants qui ont tout simplement envie de ressembler aux adultes. Vers 13 ans, le maquillage est de l’ordre du jeu, du déguisement. Elles ont envie de ressembler à quelqu’un d’autre, aux stars qu’elles voient dans les magazines, à leur mère», analyse la linguiste lausannoise Stéphanie Pahud, qui a publié en 2011 un Petit Traité de désobéissance féministe (Editions Arttesia).

La linguiste réfute le spectre de l’«hypersexualisation» que certains imaginent derrière des ­comportements censés dénaturer la fraîcheur d’une féminité balbutiante. Car de tout temps les très jeunes filles ont eu le désir de transcender leur séduction naissante, se construisant une personnalité par l’artifice du maquillage.

Ainsi, en 1908, Colette écrivait à sa fille par le biais d’une nouvelle dans son recueil Les Vrilles de la vigne : «A ton âge, si j’avais mis de la poudre et du rouge aux lèvres, et de la gomme aux cils, que m’aurait dit ma mère? Tu crois que c’est joli, ce bariolage, ce… ce masque de carnaval, ces… ces exagérations qui te vieillissent?» Tout en concédant, plus loin: «Qu’elles sont adroites, nos filles d’aujourd’hui! La joue ombrée, plus brune que rose, un fard insaisissable, ­comblant, bleuâtre ou gris, ou vert sourd, l’orbite; les cils en épingles et la bouche éclatante, elles n’ont peur de rien.»

Les très jeunes filles se sont toujours voulues femmes avant l’heure avec désinvolture. En se barbouillant de fards outrés et chamarrés pour affirmer qu’elles sont les reines du monde. Calquant leur façon de se pomponner sur celle de leurs aînées, dont Colette, qui avait ouvert un institut de beauté à Paris en 1932, disait encore: «Héroïquement dissimulée sous son fard mandarine, l’œil agrandi, une petite bouche rouge peinte sur sa bouche pâle, la femme récupère, grâce à son mensonge quotidien, une quotidienne dose d’endurance.»

En 1950, une publicité Elizabeth Arden vante ses produits destinés aux très jeunes filles en affichant le slogan «Il n’est jamais trop tôt pour commencer…» et en explicitant «Votre beauté future est semée comme une fleur au printemps de la vie. La jeune fille avisée prépare dès maintenant sa beauté pour l’avenir.» On se croirait à l’ère marketing du XXIe siècle…

Car les diktats de l’apparence et de la beauté ne sont pas nés aujourd’hui de volontés mercantiles, ils datent de l’origine du monde. Ils ne surgissent pas non plus un beau jour à la majorité, quand une femme devient en âge d’affronter le désir des garçons. C’est toute petite déjà qu’on lui fait comprendre qu’elle est jolie et que, par là, elle mérite une attention et un amour particuliers. Comme l’écrit Simone de Beauvoir dans Mémoires d’une jeune fille rangée en 1958, évoquant son enfance: «Je continuais à grandir et je me savais condamnée à l’exil: je cherchai du secours dans mon image. […] Je me plaisais et je cherchais à plaire. Les amis de mes parents encourageaient ma vanité: ils me flattaient poliment, me cajolaient.»

Filles d’aujourd’hui, beautés futures

Mais à l’adolescence, la grâce naturelle de l’enfance, la «beauté du diable», ne suffit plus à se sentir invincible. La jeune fille a l’impératif de mettre son apparence au diapason de ses pairs par le biais de la mode et du maquillage. Aujourd’hui, dès 12 ans, à la fin de l’école primaire, mascara et fond de teint deviennent leurs alliés quotidiens pour aiguiser leur regard encore enfantin et dissimuler leurs imperfections réelles ou supposées. Solenn, 13 ans et demi, avoue même: «Comme ça fait longtemps que je me maquille, j’ai l’impression d’être moche sans maquillage.»

Et certaines se démarquent en jouant la provocation assumée sur un mode ludique par un bariolage flashy sur les paupières ou les ongles. Rien n’a changé depuis le temps où Colette écrivait, toujours en 1908: «Mais le temps est loin où d’aigrelettes jeunes filles, en province, trempaient en cachette leurs doigts dans la jarre à farine, écrasaient sur leurs lèvres les pétales de géranium, et recueillaient, sous une assiette qu’avait léchée la flamme d’une bougie, un noir de fumée aussi noir que leur petite âme ténébreuse…» Rien n’a changé… sauf les moyens technologiques.

En 2012, ces femmes-enfants à la fraîcheur innocente ont la cote. Des égéries aux couleurs de lolitas sortent du paysage. Le mannequin et modèle Charlotte Free impose sa chevelure rose Malabar sur les cat­walks et vient d’être choisie par ­Gemey-Maybelline comme étendard d’une gamme de maquillage à prix doux. On plébiscite les tops comme Lindsey Wixson (voir photo): lèvres pulpeuses, dents du bonheur et tendre fossette.

Aux Etats-Unis, les enfants de stars deviennent managers de leur propre ligne de maquillage comme Lourdes Leon, la fille de Madonna qui lance en 2011 (à 14 ans!) sa ligne «Material Girl Beauty». Dans un article intitulé «Tout commence par le gloss», paru dans The New York Times du 2 février 2012, la rédactrice mode Bee-Shyuan Chang fait état de cours de maquillage pour jeunes filles à partir de 12 ans au ­Make-up Studio Kimara Ahnert sur Madison avenue. Elle ajoute: «La tranche d’ados de 8 à 14 ans a désormais plusieurs lignes de produits à sa disposition. En février 2011, GeoGirl, une gamme de soins à base d’ingrédients naturels comme l’extrait de réglisse, de thé vert et de vitamine E, est arrivée sur le marché.»

Des produits dotés d’anti­oxydants censés retarder l’apparition du vieillissement. Partant sans doute du principe que la peau adolescente est elle aussi confrontée à la pollution ou autres facteurs de stress et qu’il s’agit de préserver le plus longtemps possible son capital. Comme si ce temps suspendu entre deux âges était justement l’occasion de faire des réserves de beauté pour des périodes de disette…

Mais les crèmes préventives sont loin de séduire les adolescentes pour qui la décrépitude n’est qu’une lointaine menace. Elles aspirent avant tout à s’amuser et à partager entre copines leur apprentissage de la beauté tout en testant l’effet de leurs œillades sur les garçons. A côté des crayons noirs pour les yeux et du gloss, incontournables, elles se délectent des couleurs arc-en-ciel des gammes de vernis à ongles. «Le marketing exploite les tendances. Les ongles sont devenus des accessoires de mode, analyse Stéphanie Pahud. L’année dernière, il fallait avoir un ongle de chaque couleur…»

Et les femmes, les vraies n’auraient-elles pas envie quelquefois de retrouver la fraîcheur transitoire de leurs jeunes années? Sans doute, puisque dès les beaux jours elles arborent sans complexe des mains et des pieds manucurés soleil ou azur, une manière de s’approprier comme un clin d’œil les privilèges de leur mutine progéniture…