Enfant, Paolo Roversi rêvait de devenir chef d’orchestre. Dans la petite ville italienne de Ravenne, où il est né, ce fils de médecin passait des après-midi entières à gesticuler debout sur une chaise. Dans sa main, une baguette improvisée pour diriger les chansons qu’il écoutait à tue-tête. Le rêve n’est pas parti bien loin. En près de quarante ans de carrière, Paolo Roversi, 73 ans, est devenu l’un des plus grands photographes de mode du monde. Romanesques et intemporels, ses portraits Polaroid sont peuplés de créatures sensuelles et quasi fantomatiques, l’œil profond et les contours brumeux. Rihanna, Cate Blanchett, Naomi Campbell, Kate Moss, pour n’en citer qu’une illustre poignée.

Tels des partitions, les corps se meuvent et émeuvent selon une interprétation «roversienne» du réel, entre onirisme et douce mélancolie. Jusqu’au 10 janvier 2021, une symphonie de ses plus belles images a été mise sur pied au Musée d’art de Ravenne: Paolo Roversi – Studio Luce, du nom de son studio parisien, un immeuble de 1930 qu’il occupe depuis trente-cinq ans. A partir de jeudi, l’artiste italien fait aussi l’objet d’une exposition au Festival de Hyères, dont il préside cette année le également le jury photo. A Paris, un verre de Campari orange à la main, il évoque son parcours et tente de mettre des mots sur son art.

Le Temps: Voilà plusieurs mois que nous traversons une crise sanitaire, politique et économique globale sans précédent. Comment allez-vous, Paolo Roversi?

Paolo Roversi: Je vais bien. Comme tout le monde, je suis resté isolé avec ma famille pendant les mois de mars et avril. Nous étions à la campagne, donc je ne peux pas me plaindre. Professionnellement, c’est beaucoup plus compliqué. Il faut tout le temps mettre un masque, cela rend certaines façons de travailler impossibles. On est moins à l’aise, et ce mal-être apparaît aussi sur les photos, forcément.

On se croirait à des années-lumière de votre enfance à Ravenne, dans les années 1950-1960…

Oui, d’autant que j’ai eu une enfance très simple, très heureuse. Nous étions cinq frères et sœurs, on passait nos étés à la plage, tout nus, tout le temps. On enlevait nos chaussures au mois de juin pour ne les remettre qu’en septembre, pour aller à l’école. Tout changeait, il y avait les Beatles, la conquête spatiale. C’était une époque merveilleuse, extraordinaire.

Vous êtes nostalgique?

Très. C’est peut-être mon plus gros défaut. Mais je ne le considère pas comme une faiblesse. Comme disait Pasolini, la nostalgie est la force révolutionnaire du passé.

Votre premier appareil photo, vous vous en souvenez?

Bien sûr. Il m’avait été offert pour ma première communion, j’avais 8 ou 9 ans. C’était un Ferrania Elioflex à double objectif. Je l’ai toujours.

La passion pour la photographie a-t-elle suivi?

Pas tout de suite. Il a fallu attendre mes 18 ans: j’étais parti en vacances en Espagne et mon oncle m’avait prêté un appareil photo pour faire le touriste. A l’époque, j’étais très littéraire, j’écrivais des poèmes. Je ne sais pas bien comment l’expliquer, mais au cours de ce voyage, j’ai senti que la photo était une autre façon de faire de la poésie. A mon retour en Italie, j’ai fait développer mes images et mis des mots dessus.

L’univers de la mode vous était-il familier?

Absolument pas. Je ne connaissais rien, pas même Chanel ou Dior. Mais un soir, chez mon ami Mattia Moreni, un grand peintre italien, j’ai rencontré le Suisse Peter Knapp, alors directeur artistique du magazine Elle. Je suis arrivé avec ma petite boîte de photos. Il les a mises par terre, les a retournées, les a regardées avec beaucoup de concentration. C’était un choc pour moi: je n’avais jamais vu quelqu’un traiter des images comme ça. Il m’a proposé de devenir son assistant, à Paris. C’était en 1973. J’ai ensuite essayé de travailler pour Guy Bourdin. Je suis allé le voir dans son studio des Halles, il s’est tout de suite intéressé à mon signe astrologique. Je lui ai dit que j’étais Balance, il a répondu: «J’aime pas les Balance.» J’ai donc fini par devenir l’assistant de Laurence Sackman. C’était un photographe très difficile à vivre, mais il m’a tout appris.

ll faut faire les images que l’on veut, ne pas avoir de contraintes ou se laisser prendre dans des codes

Paolo Roversi

Vos photos auraient été totalement différentes si Guy Bourdin vous avait engagé?

Elles auraient peut-être été meilleures, car Bourdin était un génie, mais pas totalement différentes. Laurence Sackman disait: «Il faut que tu fixes bien ton trépied au sol et ton appareil au trépied, mais garde ta tête complètement libre.» Je pense que Bourdin m’aurait appris la même chose. Qu’il faut faire les images que l’on veut, ne pas avoir de contraintes ou se laisser prendre dans des codes.

En tant que photographe, est-il difficile de rester libre aujourd’hui?

Nous sommes en permanence mitraillés d’images, à la télé, sur notre téléphone, sur nos ordinateurs, c’est une pollution terrible, une forme de violence, même. L’autre jour, j’ai emmené mon fils au cinéma pour voir Zabriskie Point de Michelangelo Antonioni. Il trouvait ça génial de voir des scènes où «il ne se passe rien». En fait, il se passe plein de choses, mais c’est un autre langage. Aujourd’hui, les jeunes jouent aux jeux électroniques tout en regardant la télé, et si possible en faisant aussi leurs devoirs. Moi, je suis d’une autre époque.

Qui dit Roversi dit forcément Polaroid, votre appareil photo de prédilection. Pourquoi ce choix?

A l’époque d’Helmut Newton et de Guy Bourdin, les images Polaroid faisaient partie du processus de préparation pour arriver à l’image finale. C’étaient des brouillons. Moi, je les ai tout de suite trouvées beaucoup plus belles que les photos finales. Avec le film, on obtient du réalisme, la couleur juste. Avec le Polaroid, il y a une autre interprétation des teintes, de la matière. On peut surexposer et la peau devient très blanche, mais les yeux restent profonds et les cheveux très noirs. De plus, c’est une image unique, ce qui me fascine toujours. Qu’ils aient cessé de produire les films 20x25cm est une catastrophe pour moi. Je suis comme un aquarelliste sans aquarelle.

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Le numérique, ça manque d’authenticité pour vous?

Ça manque de sensualité. Pour moi la photographie est un morceau de papier qu’on peut prendre, manipuler, déchirer.

Qu’est-ce qui déclenche l’envie de prendre une photo?

Ça commence toujours par un regard. Il faut que la personne (ou l’objet) provoque en moi une émotion, qu’elle fasse écho à quelque chose dans mes souvenirs, mes obsessions ou mes fantasmes érotiques.

Que votre sujet soit une tasse ou un top-modèle, il s’agit toujours d’un portrait?

Oui, pour moi tout est portrait, parce que c’est toujours un face-à-face. J’isole mon sujet et me reflète en lui, et je laisse aussi le sujet se refléter en moi. En ce sens, il y a un aspect autobiographique dans chacune de mes images. C’est à chaque fois une rencontre et un échange réciproque.

Une des sections de vos expositions est consacrée à vos muses, comme Naomi Campbell ou Natalia Vodianova. Qu’est-ce qu’une muse?

A mes yeux, la beauté est un mystère, quelque chose d’insondable et d’impossible à révéler. Une muse est quelqu’un qui arrive à faire tomber un ou deux voiles de ce mystère, à m’amener un peu ailleurs. Comme un vent qui m’amène vers le large. Il n’y a pas de formule pour décrire ce qu’est une muse. C’est pareil pour la lumière. Comme disait le photographe Nadar, faire une photo est une chose que l’on peut apprendre très facilement grâce à la technique. Ce qui ne s’apprend pas, c’est le sentiment de la lumière. Comme l’amour, la beauté ou l’élégance, on la sent, ou on ne la sent pas.

Paolo Roversi-Studio Luce, jusqu’au 10 janvier 2021 au Musée d’art de Ravenne, mar.ra.it

Silenzio, du 15 octobre au 29 novembre, à la Villa Noailles, Hyères, villanoailles-hyeres.com