éclipse totale

Le paradoxe Haldimann

Beat Haldimann a atteint le sommet de son art: il a inventé une montre qui permet d’oublier le temps. Dévoilée cette année à Bâle, la H9 masque tout: l’affichage de l’heure et la sublime mécanique qui l’anime. Après les montres molles de Dalí et leurs heures alanguies, il faut désormais compter avec les heures absentes d’Haldimann, un autre artiste de génie. Rencontre

Un soleil noir, une éclipse totale. Une montre révolutionnaire où l’heure brille par son absence. Beat Haldimann présente cette année à Bâle la H9 Reduction, un chronomètre qui n’affiche pas le temps qu’il mesure, pas plus qu’il ne dévoile le mouvement qui l’anime. Symbiose entre savoir-faire artisanal et vision d’artiste, la montre se dérobe aux regards pressés. Le boîtier en platine est habillé d’un verre saphir noir et bombé qui masque tout de la sublime mécanique qui la fait vivre. Un cœur qui bat derrière un voile. Caché, le tourbillon volant central n’offre à son propriétaire que le chant de sa course. Une œuvre d’art de poignet à en oublier le temps et qui, dans les miroitements vernissés de sa glace noire, reflète le monde qui l’entoure.

La H9, à coup sûr, va en choquer plus d’un. Le maître horloger de 48 ans a pourtant patiemment préparé le terrain. D’abord avec son tourbillon volant central placé en 2002 sur la H1, l’année où il était reconnu comme l’un des 20 plus prestigieux horlogers au monde par la revue allemande Chronos et le magazine américain Watch Time . A cette époque, Beat Haldimann avait rendu ses montres hypnotisantes, comme pour détourner l’attention avant de perpétrer un hold-up, le braquage du temps. Ce qu’il effectue en 2008 avec la H8, une montre qui n’offre rien d’autre que la danse captivante de son tourbillon central, flottant en majesté au-dessus du cadran. Sans aucune indication de la mesure du temps.

Cette fois, ni heures visibles ni tourbillon apparent. Comment Beat Haldimann, lauréat du Prix Gaïa 2009 – l’équivalent du Prix Nobel en horlogerie –, a-t-il pu en arriver là, ne manqueront sans doute pas de penser certains? Pour comprendre, nous avons poussé la porte de la villa Nussbühl, la maison de maître bâtie au début du siècle précédent à flanc de colline au-dessus de l’Aare, à un jet de pierre du centre de Thoune, et qui abrite la splendide manufacture Haldimann Horology. Là où des clients du monde entier – des connaisseurs – viennent chercher depuis 1991 du très haut de gamme, des pièces uniques fabriquées presque intégralement sur place et dispensées au compte-gouttes, production artisanale oblige.

Silhouette imposante noire – sa couleur fétiche –, présence discrète, accueil affable. Quand Beat Haldimann s’efface dans le vestibule de sa maison-musée-manufacture où tout est impeccablement rangé, le regard du visiteur se porte immanquablement sur une ensorceleuse peu banale: la H101 Resonance Classic, une pendule à deux mouvements qui fonctionnent en résonance. Les vibrations synchronisées aux rythmes inversés ont un effet physique stabilisateur sur les deux mécanismes, qui ne sont reliés par aucune pièce.

L’œil est harponné par le mouvement contraire des deux balanciers. Et soudain, l’esprit vaque. Le temps mesuré et l’affichage de l’heure deviennent accessoires. La pendule a le pouvoir magique de faire oublier le temps qui passe. C’est l’une des pièces phares d’un endroit à part, la demeure d’un horloger pour qui l’indication de l’heure est devenue secondaire. Malgré la haute précision d’un outil qui représente un savoir-faire exceptionnel, la pendule a pour but de capter l’attention par le mouvement apparent de son mécanisme, et non par celui des aiguilles. Elle a le pouvoir, au final, de dilater le temps. Perdu dans sa contemplation, on finit par s’échapper du moment écrit, figé dans une durée mesurée. Vivre l’instant présent, ici et maintenant. Telle pourrait être la devise de Beat Haldimann. Le plus beau compliment qu’on puisse lui faire? «Je regarde vos montres pour oublier le temps.»

C’est sans doute cette pendule à résonance qui résume le mieux la philosophie du natif de l’Emmental, devenu horloger en 1985. Inventée par Breguet il y a plus de deux cents ans, personne ne savait plus la faire. En 1999, Beat Haldimann a été le premier à pouvoir la fabriquer à nouveau, comme un hommage à ses illustres prédécesseurs; une forme de démonstration de son respect envers l’art horloger et le savoir-faire ancestraux. Mais avec cette pendule, Beat Haldimann a aussi posé les premiers jalons de sa vision iconoclaste de l’horlogerie: l’affichage de l’heure – minimaliste – est relégué au second plan.

Avec la H9, l’horloger a poussé le minimalisme à son maximum. «Cette fois, on ne voit plus le tourbillon, ce qui rend le rapport à la montre et les sensations encore plus intenses, explique-t-il. N’étant plus focalisé sur l’aspect visuel du mouvement, on est du coup encore plus attentif à la mélodie que l’on entend.»

Pour s’offrir une telle œuvre d’art, il faut être patient. «Les gens doivent avoir beaucoup de temps, prendre celui de venir ici, poursuit l’horloger. Il faut accepter notre rythme en arrivant chez nous. Car on vit autrement. Il faut être capable d’attendre une réponse à un e-mail. Il arrive souvent que le téléphone sonne dans le vide. Avec l’urgence et la vitesse, on risque de perdre l’essentiel.»

Tout le rez-de-chaussée de la villa est dévolu à la manufacture, qui emploie une petite dizaine d’ouvriers au milieu de machines anciennes. Aucun outil électronique. Toute la maison est en harmonie avec les objets, patiemment cherchés, qui s’y trouvent. Au sous-sol, une pointeuse Pfeiffer des années 40 a perdu sa fonction première. Depuis qu’elle a été «améliorée» par l’horloger, elle sonne deux fois par jour, le matin et l’après-midi. Elle est là pour rappeler aux employés les pauses dans la journée. «Nous sommes trop absorbés par nos tâches, commente l’horloger, avec ses yeux rieurs, encerclés par de fines montures. Il faut avoir le feu sacré pour travailler ici. On ne compte pas nos heures.» Ne pas compter les heures… Un leitmotiv, une profession de foi, un credo.

Quand Beat Haldimann a commencé son apprentissage, il ignorait que nombre de ses ancêtres avaient été horlogers, depuis 1642. L’homme a choisi son métier sans connaître cet atavisme, qui a sauté plusieurs générations. Né d’un père facteur et d’une mère infirmière, il a «choisi librement, avec du coup la possibilité de faire son propre chemin. C’est mieux comme ça. J’ai pu rester Beat.»

Et devenir un horloger, pour qui le temps n’a, au fond, presque plus d’importance. Beat Haldimann ne le compte plus. Pas plus dans ses journées de travail que sur le cadran de ses garde-temps. Le maître horloger vient de produire une montre, un reflet du monde qui nous propulse hors du temps. La définition même de l’art.

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