On a tous en mémoire le parfum capiteux de l’encens. Des bâtonnets brûlés sur le stand baba cool d’un festival aux souvenirs d’une messe en latin ou d’un transit dans un aéroport du Moyen-Orient. Comme une chaleur qui chatouille le nez et pénètre les profondeurs de l’être. Un crépitement joyeux ou une chape de pierre mélancolique… selon le rapport très personnel que chacun tisse avec le ciel, Dieu et compagnie. Parce que l’encens est indissociable de la spiritualité.

«L’encens est sacré depuis la nuit des temps. On le retrouve dans toutes les religions, et même dans la Bible puisqu’il est offert par les rois mages à Jésus avec la myrrhe et l’or. Lorsqu’il brûle, il dégage une fumée très blanche qui grimpe en cordon vertical vers le ciel. Comme un moyen de communication avec Dieu», relève Annick Le Guérer, anthropologue et philosophe, spécialiste de l’odorat, des odeurs et du parfum.

Cette résine fait partie des matières premières originelles des parfums – tout comme le benjoin et la myrrhe – facilement obtenues sur les arbres depuis des millénaires. «Les hommes faisaient une incision sur l’écorce pour que la résine s’écoule sur des nappes. Une fois séchées, les gommes ressemblent à des pierres, ce qui rend leur apparence précieuse», poursuit l’auteure de plusieurs livres sur le sujet, notamment Le Parfum des origines à nos jours, publié chez Odile Jacob.

Cache-odeurs

On trouve des preuves de la présence de cette résine dans les parfums profanes et sacrés depuis l’Antiquité. Les Egyptiens en utilisaient dans des mélanges complexes visant à sentir bon et à masquer les odeurs. Au XVIIe siècle, elle était présente dans les pommes de senteurs mises dans des récipients en or et en argent, que l’on respirait pour se protéger des mauvaises odeurs censées être nocives.

«Son sillage est très profond, comme une mémoire qui traverse les âges. Quand je sens l’encens, je sens l’histoire humaine», relève le maître parfumeur Jacques Cavallier. Selon lui, il a toujours été adoré par la profession, sans pour autant être mis en vedette, freiné par sa connotation religieuse. «C’est une matière caméléon très intéressante. Elle s’accorde autant dans un parfum oriental que floral. En fil conducteur, elle permet aux autres notes de briller. Les différentes qualités d’encens, qui varient selon les modes d’extraction – essence, absolue, résinoïde, oléorésine –, rendent les notes hespéridées plus tenaces, les florales plus crépitantes, les vanillées moins lourdes et monocordes», explique le spécialiste. Dans sa dernière création, Cobra, un parfum homme réalisé pour Bulgari, il mêle d’ailleurs l’encens à de l’oud, du safran et une feuille de géranium, en dialogue avec Alberto Morillas qui a imaginé le pendant féminin avec l’encens également en vedette.

L’alliance des contraires

L’oliban a fait irruption sur le devant de la scène au début des années 2000, notamment avec Mania de Giorgio Armani, Nu et M7 d'Yves Saint Laurent. «Ce renouveau s’explique par le besoin de sacré qui caractérise notre époque. La parfumerie de niche a joué un rôle, en voulant redonner au parfum une dimension sacrée et non plus seulement de séduction», analyse Annick Le Guérer en citant, entre autres, la collection Odeurs de sainteté de Chantal Sanier.

Des développements technologiques, telle l’extraction au CO2, ont permis d’exprimer de nouvelles qualités d’encens, en séquençant la partie fraîche ou ambrée. «Les essences que nous utilisions auparavant étaient monochromes. Déjà parce que la distillation est compliquée, mais aussi parce que la qualité de la matière varie selon les conditions de transport et de conservation, explique Jacques Cavallier. Les parfums boisés ont besoin de souplesse. L’encens dégage une fraîcheur en tête du parfum. Et en même temps, un aspect résineux très pur que l’on retrouve dans le fond. C’est une des rares matières premières capables d’exprimer deux contraires, le yin et le yang, le blanc et le noir.»

Selon lui, de futures techniques de distillation et d’extraction pourraient dévoiler d’autres facettes de cette matière première qui n’a pas encore révélé tous ses secrets. «Il y a des cœurs qui sentent le poivre, d’autres qui rappellent une Eglise orthodoxe et d’autres extrêmement prégnants qui emportent vers du mysticisme. Je crois aux messages puissants que véhiculent les matières premières naturelles. L’encens fait partie de ces valeurs universelles dont on a tous un souvenir précis, conclut Jacques Cavallier. Il y a des notes qui mettent en situation particulière: le caramel rassure, l’encens élève, car il parle directement à l’âme ou – si l’on n’y croit pas – au cerveau reptilien, là où se trouve tout ce qui nous constitue en tant qu’humain.»

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